Un moment plein d’émotions aux Rotondes avec Viva !

Contre l’oubli

d'Lëtzebuerger Land vom 13.02.2026

Installée à Ercé dans les Pyrénées, La Loquace Compagnie a été créée il y a cinq ans par l’Espagnol Daniel Olmos, (ancien avocat) et la Française Lisa Peyron, couple à la vie et magnifique duo sur scène. Ils ont écrit Viva ! dans la veine du théâtre d’objets pour faire se rencontrer Histoire et histoire familiale, celle des grands-parents du comédien (José dit Pepe et Maria), terrible affaire de féminicide que Daniel a découverte tardivement, « presque par hasard ». Un drame privé qui a eu comme cadre la Guerre civile espagnole et les insoutenables années de dictature de Franco avec ses innombrables disparitions, ses milliers de fosses communes et ses plaies encore ouvertes des décennies plus tard.

Triplement primé au Festival international de théâtre de marionnettes Fira Titelles Lleida, Viva ! est d’une grande intelligence et d’une belle créativité. Le texte (dé)tricote avec justesse les fils des histoires, publiques et privées, politiques et intimes. On passe d’hier à aujourd’hui et vice-versa, du documentaire à la fiction (faits historiques, scènes du récit et commentaires des comédiens s’enchaînent) et au milieu du spectacle, on change de point de vue et de narrateur (Daniel laisse la place à Lisa, Pepe à Maria).

Un petit village en Castille. José, un rouge convaincu, est marié à la réservée Maria qui fait tout à la maison, s’occupe des six enfants, plante les patates… Lui fabrique des abarcas, chaussures de pneu et de cuir, et aime retrouver au bar du village les camarades du Front populaire. La musique y règne jusqu’à ce 18 juillet 1936 où la radio annonce le coup d’État de Franco. Peu après, José est arrêté avec trois camarades et emmené en camion jusqu’à la porte du cimetière. Ils seront tous exécutés sauf lui, sauvé au dernier moment par le curé du village. Détruit et traumatisé, José s’enferme dans son atelier, boit et ne sera plus que violence jusqu’au coup fatal porté à Maria le 10 mai 1973. Condamné pour homicide, il décède dans un hôpital psychiatrique en 1975, année de la mort de Franco.

Avec légèreté et gravité, tendresse et colère, et toujours avec humour, Viva ! interroge, observe, dénonce la guerre, le fascisme, le national-catholicisme, les féminicides. Contre l’oubli de l’histoire et pour comprendre le monde tel qu’il va alors « que le temps passe », on questionne la mémoire, les non-dits, les ambiguïtés, les responsabilités de chacun. On ressort petites et grandes histoires mises sous le tapis (pour de vrai sur scène) car jusque-là « ce qui se passe derrière la porte fermée, reste derrière la porte fermée ». En racontant, on réhabilite la vérité, on rend justice, on espère reconstruire. En racontant Maria, on raconte toutes les femmes, « nombreuses à être toutes seules », et surtout « j’aime imaginer que Maria un jour fait sa valise » dit Lisa en lui inventant une autre biographie, plus heureuse.

La mise en scène est inventive, le jeu des comédiens complice, le rythme enlevé et chaque scène est (sur)prenante pour le public. Il rit comme il pleure, il s’attendrit comme il s’émerveille. Le décor s’ancre autour d’un bureau d’époque, en bois et à tiroirs, avec objets et accessoires. Classeurs d’archives (1936, 1973), carte géante de l’Espagne qui deviendra parapluie, crayons de couleurs (guerre des rouges contre des bleus, pluie de crayons pour la foule de disparus), taille-crayons mitraillette qui réduit en poussière, craie blanche pour tracer des croix, écriteau-délation, maison miniature en carton agrafée puis écrasée, tampon avec encre pour dire la violence, scotch qui bâillonne ou répare, post-it coloré pour écrire rêves et projets. Autant d’objets du quotidien qui deviennent personnages, lieux, situations… et auxquels répondent bruitages, musiques et jeux de lumière bien caractérisés pour créer des atmosphères plurielles, tantôt gaies, tantôt inquiétantes. À la sortie, une mini expo prolongeait le spectacle (photo des grands-parents, abarcas, napperon brodé, livres, notes d’archives).

Bouleversant, créatif, drôle, Viva !tricote aujourd’hui et hier à partir des fils de la mémoire pour ne pas oublier l’Histoire, pour ne pas en répéter les cauchemars. p

Karine Sitarz
© 2026 d’Lëtzebuerger Land