Biergerbühn

« Des brèches ? Bonne chance »

d'Lëtzebuerger Land vom 06.02.2026

Faire du théâtre un lieu d’accueil véritable, en plaçant sur scène celles et ceux à la place desquels on parle souvent sans leur laisser le droit de s’exprimer, c’est essayer d’opérer un basculement du théâtre comme lieu où un public homogène et bourgeois vient s’enrichir culturellement, y faisant l’expérience d’une certaine altérité, vers un théâtre comme un espace d’échange et d’expérimentation. Ils sont peu nombreux à oser cette transformation qui s’initie souvent quand on se met à travailler avec des communautés, comme l’a fait Lemi Ponifasio lors de son passage remarqué dans le cadre du Red Bridge Project, ou Anne Simon et Antoine Pohu quand, pour leur réécriture de Frühlingserwachen de Frank Wedekind, ils ont travaillé avec des jeunes venus ensuite investir la scène aux côtés de professionnels. Avec la Biergerbühn, créée en 2017, le collectif Independent Little Lies va plus loin : plutôt que de travailler avec des communautés existantes, l’idée est d’en constituer une nouvelle, sur scène, une communauté éphémère qui s’assemble et se reconfigure lors de répétitions hebdomadaires au Bâtiment 4 à Esch-sur-Alzette.

Avec The Stranger Song, la Biergerbühn ose une plongée dans l’inconnu : aucune certitude au-delà de ces rendez-vous hebdomadaires, ni quant à la composition de ce Stranger Song, ni quant à la constellation qui l’entonnera, puisque certains des membres du collectif éphémère le quittent en cours de route, laissant un vide qui deviendra matière théâtrale, une de ces brèches dont la petite Nior, espiègle, dit : « Il y a des brèches. Bonne chance ». De ceux qui sont partis avant que Stranger Song trouve sa forme (momentanément) aboutie, la pièce gardera deux traces : d’une part, quelques allusions à eux dans un dialogue et, d’autre part, cinq courts entretiens filmés au cours desquels ils relatent ces peurs et inquiétudes dont sont marquées les existences de ceux que les conflits mondiaux forcent à mener des existences nomades.

Il y avait donc pour les deux metteuses en scène Elsa Rauchs et Claire Wagener, un part d’incertitude certes inhérente à tout processus créatif, mais qui a été ici poussée à son paroxysme. Quand ce même collectif avait choisi d’adapter Der Besuch der alten Dame, un classique de Dürrenmatt, le texte, connu d’avance, posait un cadre à l’intérieur duquel travailler. Quand d’autres productions cherchent à camoufler les brèches d’où pourrait surgir l’erreur, la faute, l’improvisation, ces brèches sont au contraire au centre de The Stranger Song, qui fonctionne comme une partition dont on assisterait à la création, une partition qui changerait au gré de la configuration du collectif et dont l’inachèvement même fait partie du contrat artistique sur laquelle elle repose.

Les prémices du Stranger Song sont liées à l’arrivée d’un groupe de demandeurs de protection internationale qui a rejoint le collectif alors qu’il avait trouvé une constellation opératoire, une certaine intimité. Outre les portraits filmés par Anne Schiltz, dont les rushes sont à découvrir dans l’espace bar de la Kulturfabrik, dans une installation que l’artiste Lisa Kohl, qui signe la belle scénographie de la pièce, a réalisée avec Gilles Seyler, l’adhésion de ces demandeurs de protection internationale a favorisé une politisation du propos. Ce Stranger Song pose fortement la question de la place de l’individu dans un monde de plus en plus hostile et, même si les dialogues restent souvent abstraits et que les réflexions les plus ouvertement politiques sont cantonnées par les cinq vidéos, le dispositif même de la Biergerbühn, espace d’accueil et de bienveillance, une enclave utopique propre à lutter contre le devenir fascistoïde du monde et de bon nombre de ses habitants, est profondément politique.

Cette politisation se traduit dans la forme même : The Stranger Song ne raconte pas une histoire linéaire, il n’y a pour ainsi dire pas de trame ni de personnages classiques, car cette fragmentation reflète un monde où les destins des uns et des autres, parfois soumis à des déplacements indépendants de leur volonté, obéissent moins aux cinq actes ficelés d’une tragédie classique qu’à une trajectoire hasardeuse, incertaine. De même, moins une œuvre est narrative, moins elle se prête une éventuelle récupération idéologique : depuis La condition postmoderne de Jean-François Lyotard, on sait le pouvoir potentiellement néfaste du métarécit.

Voir The Stranger Song est un peu comme faire irruption dans une répétition ouverte, une impression renforcée par une scénographie qui transcende la neutralité d’une salle de répèt’ en un espace public où tous les échanges sont encouragés : au lieu d’un métarécit qui structurerait la pièce, l’on assiste à des échauffements, des exercices de mise en voix et en espace, exercices dont la fonction est d’abord de simuler une hiérarchie entre les comédiens professionnels qui les animent, ces exercices (très convaincante Frédérique Colling en pastiche de cheffe d’orchestre) et les comédiens amateurs qui y participent. Une hiérarchie simulée pour ensuite mieux la saborder par l’ironie, de la déconstruire par le plaisir de noyer les voix individuelles dans le brouhaha d’un collectif, d’un Léviathan hobbesien qui s’assemble, se reconfigure et se défait. Mais là où le Léviathan de Hobbes était un assemblage d’humains qui faisaient société pour défendre des intérêts communs, celui de la Biergerbühn n’a d’autre intérêt que le plaisir d’une expérience partagée. D’où la récurrence d’un brouhaha qui se mue en cacophonie, d’où le bourdonnement des voix qui va crescendo avant de s’estomper, d’ouvrir encore une brèche, où le spectateur peut s’immiscer avec ses réflexions, ses propres doutes. car, comme disait Leonard Cohen, dont une chanson vient clôturer ce Stranger Song : « There’s a crack in everything, that’s how the light gets in. »

De ces exercices, des scènes découlent, s’esquissent, parfois se développent, parfois non : des dialogues se font, hésitants, tantôt quelconques, tantôt emprunts d’une poétique mélancolie, des liens se nouent, des expériences de la solitude s’assemblent pour essayer de l’annuler, la solitude, de la dissoudre dans le collectif. Un morceau de piano est entamé, des réflexions sur le rôle du théâtre au temps du capitalisme tardif émergent (on se met vite d’accord : l’argent ruine tout, mais ne pas en gagner ne résout rien), quelqu’un entonne un air que d’autres reprennent, quelque chose se crée qui est de nature insaisissable, que les outils de la critique théâtrale auraient du mal à rendre par une analyse, quelque chose qui n’est pas du jeu mais qui découle de ce qui arrive quand des gens venus d’horizons et de cultures diverses se lient à travers le jeu. Quelque chose qu’on pourrait décrire au mieux comme la naissance d’une communauté.

Jeff Schinker
© 2026 d’Lëtzebuerger Land