Les voleurs d’amour de Nicolas Steil s’attaque au sujet de l’enfance maltraitée et des conséquences dont on arrive difficilement à se défaire

Rompre la spirale de la violence

La vidéo amplifie les expressions
Foto: Bohumil Kostohryz
d'Lëtzebuerger Land vom 06.02.2026

La pièce Les voleurs d’amour s’ouvre sur un cri strident et inhumain de la mère, immobile sur une chaise, aux aguets, dans une crise d’hystérie : Trop tard pour condamner le retard de l’arrivée de ses enfants adultes : la fille aînée est médecin, sa sœur cadette prépare un diplôme et le garçon suit un entraînement sévère pour une course. Ils sont attendus à la réunion familiale du dimanche, qui sert surtout à commenter et punir sévèrement toute « infraction » à la conduite, édictée par les parents.

Reproches humiliants, puis coups cinglants au fouet : tel est le sort qui leur est réservé, jadis exécuté par la mère, déterminée et stricte (Colette Kieffer, en longue robe blanche, qui suggère l’innocence), aujourd’hui par le père (François Camus, vif et de spontané). Les costumes de Jeanny Kratochwil sont en général discrets, à l’exception de la splendide robe-manteau dorée, portée un moment par La Fille aînée (les personnages ne sont pas désignés par un nom mais par leur position), Sophie Mousel, installée dans le fauteuil en cuir vert du père, qui, l’espace d’un moment, semble se hisser au-dessus du reste de la famille, qui l’écoute de derrière une cloison délimitant l’espace scénique. Le vaste espace de jeu, qui s’agrandit au cours de la pièce, est encadré par des barreaux, symbolisant l’enfermement des personnages : une création significative de Christoph Rasche.

La pièce baigne dans une lumière plutôt sombre, alternant entre diverses nuances du vert, un choix de Daniel Sestak. Parfois le spectateur s’attend presque à voir le fouet s’abattre sur le corps d’un des enfants, dont la peur du châtiment est imprégnée dans le corps. À tel point que la musique et les effets sonores de René Nuss créent parfois un moment de répit ou d’échappatoire à l’atmosphère suffocante.

Les enfants, à l’exception de la Fille (Clara Hertz énergique) qui ose parfois exprimer son désaccord, sont habitués à ce comportement inhumain des parents, au point qu’ils semblent l’interpréter comme une marque d’intérêt « bienveillant ». L’expression des visages, face à l’épreuve, est très bien mise en valeur, agrandie et pointée par la caméra, manipulée par Carlo Thiel. La mise en scène de Frank Hoffmann veut sensibiliser au problème des enfants maltraités en mettant en valeur différents aspects du problème, aidé en cela par une efficace direction des comédiens. Il stimule l’intérêt des spectateurs à suivre les diverses étapes et les incite à résoudre tel problème dont la solution n’est pas évidente à première vue.

D’un côté, les enfants semblent attachés à leurs parents et reviennent les voir lors de ce rituel du dimanche, devenu une habitude malsaine. De l’autre, leurs ressentiments les poussent à souhaiter leur mort. La mère, à la suite de l’absorption d’un liquide, ne quitte plus le lit. Le père est tué par un membre de la famille dans les toilettes ; qui a fait le coup ? Assis l’un à côté de l’autre, les trois enfants portent un gant en caoutchouc : qui donc s’est attaqué au père ?

Le spectacle se concentre sur l’interrogatoire du Fils, la plus jeune et la plus vulnérable victime des parents, un rôle assumé avec discrétion par Etienne Halsdorf. Une policière (Hana Sofia Lopes qui joue aussi le rôle de psychiatre), est à ses côtés et lui propose une analyse. Elle le guide, le mène à la source de la situation et réussit à le libérer de sa dépendance. Briser le sujet tabou en parlant à une personne de confiance, c’est créer une distance, sortir le secret de la sphère intime. On se libère, l’indicible est sorti de la personne.

Les voleurs d’amour sensibilise au problème des enfants maltraités de façon réaliste. La pièce esquisse la possibilité d’une issue, dont témoigne, vers la fin, la rencontre du Fils devenu père avec l’Enfant (Mathieu Olinger dans le rôle) et les très belles paroles « mon Papa ».

Coproduction : Théâtre National du Luxembourg et Théâtre Ouvert Luxembourg à voir les 6, 7 et
13 février au TNL

Josée Zeimes
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