Un sommet joyeusement déjanté

d'Lëtzebuerger Land vom 06.02.2026

Le Sommet du Suisse Christoph Marthaler, présenté au Grand Théâtre (coproducteur du spectacle créé en mai au Piccolo Teatro di Milano avant de passer au festival d’Avignon), sort des sentiers battus. Il mêle en un cocktail détonant humour et absurde, politique et social. La mise en scène inventive et stylisée est réglée comme une horloge suisse, le créateur mettant en place une mécanique incroyable pour un spectacle résolument décalé. Sur scène, trois comédiennes (Liliana Benini, Charlotte Clamens, Federica Fracassi) et trois comédiens (Raphael Clamer, Lukas Metzenbauer, Graham F. Valentine) offrent une belle performance à la croisée de plusieurs disciplines.

Au cœur de ce Sommet, la question du vivre ensemble et de faire société. À l’heure où le monde déraille, où les extrémismes gagnent du terrain et où les crises se multiplient, laissant les êtres de plus en plus seuls et isolés, ces réflexions sur le collectif sont d’une grande acuité. La pièce s’interroge sur le devenir de l’Europe, de la planète et de l’humanité car il en va de l’impossibilité à communiquer, à se comprendre, à s’écouter, à décider ensemble. Pour ce faire, Christoph Marthaler parodie une rencontre « au sommet », une de ces réunions entre leaders qui se retrouvent pour beaucoup parler sans rien dire et sans ne rien faire. En témoignent ici un méli-mélo de langues (anglais écossais, italien, français, allemand, dialecte suisse…) qui laissent les protagonistes étrangers les uns aux autres, des paroles privées de sens ou des discours sans queue ni tête.

Le texte insolite est un collage de mots d’horizons divers, d’écrits du metteur en scène, du dramaturge et des acteurs mais aussi d’autres textes de tous genres et issus de différentes époques, de termes politiques et des mots poétiques empruntés à Dylan Thomas, Pasolini ou Elisa Biagini. À ces mots pluriels répondent un patchwork de musiques (de la fameuse chanson Là-haut sur la montagne à Mozart en passant par les Beatles) pour un spectacle qui tient aussi du théâtre musical, où l’accordéon est omniprésent. Dans Le Sommet, on crie, on chuchote, les silences font place au brouhaha, les onomatopées se font écho et les sons s’amplifient pour emplir peu à peu toute la salle de théâtre.

Dans un refuge, chalet suisse perché en haute montagne (Davos n’est pas loin), six personnages se retrouvent à huis clos : un hôte (à l’accordéon) et cinq invités, arrivés par un monte-charge (très drôle !) imaginent un nouvel espace de travail et de rencontre. Un entre-soi revendiqué. Mais bien vite ce petit monde se retrouve coupé du vrai monde, seules quelques alertes (sirène, hélicoptère, explosion…) ramènent le groupe à la réalité jusqu’à ce qu’une voix off annonce des routes coupées… pour les quinze ans à venir !

Dans le chalet, le quotidien devient de plus en plus étrange avec des objets (télévision, imprimante, vierge sculptée…) qui s’animent tout seuls, des situations de plus en plus cocasses, des événements invraisemblables qui se font jour. Burlesque et dérision sont de toutes les scènes qui s’enchainent avec malice et à bon rythme, souvent chorégraphiées ou orchestrées : une désopilante séquence de traduction, une improbable soirée dansante, un hilarant ballet de bâtons de ski ou un rituel en jogging autour de la montagne.

La mise en scène de Christoph Marthaler est au cordeau. Rien n’est laissé au hasard : scénographie, direction d’acteurs, choix des musiques et des sons, des atmosphères et des jeux de lumières, des costumes hauts en couleur. Tout participe à une esthétique rétro et kitsch, éloge de la lenteur et de la dérision pour donner vie à d’intenses tableaux scéniques. Comédiennes et comédiens forment un remarquable ensemble, se transformant parfois en corps de ballet (tantôt danseurs, tantôt marionnettes) ou en chœur où chacun, à tour de rôle, offre un solo.

L’inventive scénographie de Duri Bischoff donne vie à un lieu unique, un intérieur de chalet avec au centre un monumental rocher (la montagne bien sûr, le sommet, mais aussi pierre chaude pour le sauna ou pierre totem pour la danse rituelle). Dans le fond, un monte-charge (par lequel tout passe) est la seule porte d’accès à ce lieu insolite, bordé à l’extérieur par d’un côté une porte tourniquet de sécurité digne d’une ambassade ou d’une banque, de l’autre des toilettes en bois qui s’effondrent à la première utilisation.

Karine Sitarz
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