Chroniques de l’urgence

Santa Marta, vent nouveau

d'Lëtzebuerger Land vom 29.05.2026

Obnubilés par la crainte qu’une part importante des énergies fossiles consommées dans le monde reste coincée dans le Golfe, les terriens ont été nombreux à zapper une rencontre d’un format inédit qui s’est tenue fin avril sur les bords de la mer caraïbe. Celle-ci marque pourtant, potentiellement, le point de départ d’un processus susceptible de mettre, enfin, le monde sur les rails de la décarbonation. À Santa Marta, ville balnéaire d’un demi-million d’habitants au nord de la Colombie, 57 pays se sont accordés pour organiser ensemble ce que l’Accord signé en 2015 à l’issue de la COP de Paris n’a pas réussi à impulser.

Alors que les dernières COP ont échoué à acter une volonté partagée d’abandonner les énergies fossiles, se perdant en stériles batailles sémantiques, la conférence de Santa Marta était d’emblée intitulée « transitioning away ». Organisée par la Colombie et les Pays-Bas, qui ont pris l’initiative de convier une « coalition of the willing », elle se donnait pour but principal de tracer une trajectoire concrète permettant au monde de se sevrer des hydrocarbures, composée de feuilles de route nationales et de nouveaux outils pour venir à bout des subventions aux énergies fossiles.

Des participants ont fait état d’une atmosphère « rafraîchissante » ; d’autres se sont réjouis d’avoir enregistré des succès remarquables, certains ont parlé de « percées ». Cela fait des années que l’on n’entend pas ce genre de qualificatifs à l’issue des COP, gangrenées par les délégations des pétrocraties et les lobbyistes du pétrole, du gaz et du charbon qui y pullulent.

Le prochain sommet de la série initiée à Santa Marta sera organisée par l’Irlande et Tuvalu en 2027 et se tiendra sur l’archipel de l’océan Pacifique : tout un symbole après les signaux désastreux des récentes COP tenues à Dubaï et Bakou.

En relation avec la rencontre de quelque 400 scientifiques qui a précédé le sommet, la ministre colombienne de l’Environnement et coprésidente de la conférence, Irene Vélez Torres, a déclaré : « Nous devons retourner à la science et fonder nos décisions sur la science ». Les climatologues présents à Santa Marta ont jeté les bases d’un reporting annuel, plus en phase avec l’acuité de la crise que les cinq à sept années qui s’écoulent en moyenne entre les rapports du GIEC. Il sera rédigé par un panel de cinquante à cent scientifiques hébergé par l’Université de São Paulo et coordonné par Johan Rockström, du Potsdamer Institut für Klimaforschung, et Carlos Nobre, de l’université pauliste, avec pour but de fournir des analyses rapides aux pays participants. Quatre groupes de travail sont prévus : « trajectoires de transition », « solutions technologiques », « conception et évaluation des politiques », « instruments financiers et gouvernements ».

Un tiers environ de l’économie mondiale était représentée à Santa Marta : pratiquement tous les pays d’Europe occidentale (y compris le Luxembourg), l’UE, le Vatican, ainsi que, notamment, le Canada, le Mexique, la Jamaïque, le Panama, le Brésil, le Chili, l’Uruguay, l’Angola, le Ghana, le Cameroun, le Sénégal, la Turquie, le Bangladesh, les Maldives, les Philippines, l’Australie, la Nouvelle Zélande, Singapour, le Vietnam, la Micronésie, les Îles Marshall … Les organisateurs ont cherché à constituer un forum qui permette d’éviter les écueils des COP. Logiquement, les États-Unis, la Russie, les États du Golfe n’ont pas été invités. Mais la Chine et l’Indonésie non plus, ce que certains participants ont regretté. La représentante du Royaume-Uni à la conférence, Rachel Kyte, a insisté que la Chine « devrait se sentir la bienvenue ici », précisant : « La Chine doit faire partie de cette équation pour de multiples raisons ».

Même si l’initiative de Santa Marta peut aujourd’hui être perçue comme un lumignon allumé par des utopistes dans les ténèbres d’un tunnel sans issue, elle n’en représente pas moins un formidable vecteur d’espoir. Paradoxalement, ce lumignon a toutes les chances de se transformer en phare puissant grâce aux actions inconsidérées de l’administration Trump : avec les disruptions dont souffre l’économie mondiale suite au blocage du détroit d’Hormuz, les nations sont aujourd’hui confrontées brutalement à l’instabilité structurelle qui résulte de leur dépendance à l’égard du pétrole et du gaz et des chaînes d’approvisionnement associées, bien plus fragiles que l’on ne l’imaginait. Il ne s’agit pas d’abandonner le processus onusien de l’UNFCCC, des COP et du GIEC, mais de miser en parallèle sur un processus porté par une coalition des volontaires, susceptible le moment venu d’impulser à l’échelle globale les changements en profondeur requis.

Jean Lasar
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