chroniques de l’urgence

Douloureuses dépendances asiatiques

d'Lëtzebuerger Land vom 01.05.2026

La fermeture du détroit d’Hormuz consécutive à l’attaque américano-israélienne contre l’Iran a impacté l’économie mondiale, mais toutes les régions n’ont pas été touchées au même titre. En Europe, si des pénuries de carburant ont été enregistrées par endroits, ce sont surtout les risques inflationnistes qui inquiètent pour l’instant. Dans plusieurs pays du sud et du sud-est de l’Asie, bien plus directement dépendants des flux de pétrole, de gaz et d’engrais venant du Golfe (90 pour cent vont à l’Asie en temps normal), la situation est tout autre. La distance moindre signifie que leurs approvisionnements se sont taris très rapidement. Sur un marché tendu, ces pays, moins solvables que les pays occidentaux, n’ont pas pu trouver d’autres fournisseurs au pied levé. S’ils ne sont pas nécessairement logés exactement à la même enseigne, tous ont eu l’occasion, ces dernières semaines, de mesurer à quel point l’adoption de politiques plus déterminées en faveur des énergies renouvelables les aurait mis aujourd’hui à l’abri de ces pénuries.

Ainsi, les Philippines, à court de carburant, ont déclaré un état d’urgence national. Les quelque 600 000 chauffeurs de jeepneys, ces véhicules typiques de l’archipel, aussi longs que bariolés, créés à l’origine à partir d’engins militaires abandonnés par l’armée américaine et qui forment l’ossature de ses transports publics, se sont retrouvés du jour au lendemain dans la quasi-impossibilité de travailler en raison des prix à la pompe. La BBC a rapporté qu’au lieu de gagner entre 1 000 et 1 200 pesos (14 à 17 euros) par journée de travail de douze heures, l’un d’eux a indiqué avoir vu ses revenus quotidiens ramenés à 200 à 500 pesos. À Manille, la municipalité s’est résolue à payer directement 1 000 chauffeurs de jeepneys pour qu’ils continuent de transporter des passagers. Des pêcheurs et des agriculteurs se sont retrouvés incapables de poursuivre leur activité.

Au Sri Lanka, face à une grave pénurie de pétrole, le gouvernement a décidé de faire du mercredi une journée chômée (et payée) pour tous. Les chauffeurs de motocyclettes se sont retrouvés à faire la queue pendant des heures aux stations-service.

En Inde, faute de gaz, les quelque 400 000 employés de l’industrie céramique de l’Etat de Gujarat ont dû cesser le travail pendant près d’un mois, sans qu’une amélioration ne se dessine pour le secteur. Le manque de gaz liquéfié, dont 60 pour cent est importé, avec une proportion de 90 pour cent de ce volume en provenance du Golfe, empêche de cuisiner. Les restaurants sont durement frappés : souvent, les plats nécessitant des cuissons longues ont été retirés des menus. À Mumbai, un cinquième des hôtels étaient fermés début mars. Toujours selon la BBC, de longues queues se sont formées à travers tout le pays là où les gens s’approvisionnent en bonbonnes de gaz, tandis que le gouvernement s’efforce de rassurer la population quant au risque de pénurie. Il va sans dire que partout où les ruptures d’approvisionnement liées à l’affrontement dans le Golfe arabo-persique se font sentir dans ces pays, ce sont les populations les plus vulnérables qui trinquent le plus.

Dans les pays asiatiques plus riches, les préoccupations causées par la crise d’Hormuz ressemblent davantage à celles que nous connaissons en Europe. Malgré ses quelque trois mois de réserves stratégiques, la Chine a dû intervenir pour limiter la flambée des prix – ceux-ci ont néanmoins déjà gagné 20 pour cent. Au Japon, c’est la crainte d’une rupture de stocks de naphte, dérivé d’hydrocarbure indispensable à la production de certaines fournitures hospitalières critiques (seringues, gants, équipements pour la dialyse) qui a suscité des inquiétudes.

Ce n’est pas que les pays d’Asie aient raté le coche des énergies renouvelables. Le Pakistan a ainsi profité de la baisse drastique du prix des panneaux photovoltaïques de ces dernières années pour s’équiper massivement auprès des industriels chinois. L’Inde est désormais le troisième producteur mondial d’électricité d’origine photovoltaïque après la Chine et les États-Unis. Cela n’empêche pas la crise du Golfe de faire cruellement sentir à ces pays qu’ils restent tributaires des chaînes d’approvisionnement d’hydrocarbures, une dépendance qui constitue une humiliante perte de souveraineté. Ils apprennent à la dure que décarboner et électrifier n’est pas seulement une décision judicieuse pour ce qui est des perspectives de survie collective, mais aussi pour leur indépendance et le bien-être de leurs citoyens. Sur ce front, comme sur d’autres, on voit poindre une perspective inattendue, qui ferait du défenseur inconditionnel des énergies fossiles qui occupe la Maison Blanche leur fossoyeur.

Jean Lasar
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