Pour quiconque suit un tant soit peu l’actualité, il n’est plus possible d’ignorer qu’un cinquième des hydrocarbures expédiés à travers le monde transite par le détroit d’Ormuz. Pratiquement toute dissertation sur les risques que fait courir à l’économie mondiale sa fermeture, dans le cadre de la guerre qui embrase depuis trois semaines l’Asie occidentale, mentionne cette statistique, en précisant, pour bien enfoncer le clou, le dernier prix en date du baril de pétrole, pardon d’« or noir ». Pratiquement personne, hélas, pour rappeler, face à ces cris de Cassandre politiquement corrects, que nous sommes à l’ère de l’anthropocène et qu’il est des urgences autrement plus pressantes. Et que s’il en y a une liée à ce flux ininterrompu de pétrole et de gaz liquéfié entre les rives du Golfe arabo-persique, c’est bien celle d’y mettre fin au plus vite.
Ormuz fermé ? Formidable, devrions-nous nous exclamer, profitons-en pour décarboner à marches forcées. Un cinquième des volumes d’hydrocarbures expédiés par les océans passe par ici « en temps normal » ? Excellent, apprenons à nous en passer pour atteindre l’objectif de réduction annuelle des émissions de gaz à effet de serre.
Car c’est bien désormais de l’ordre de vingt pour cent par an qu’il s’agit de retrancher aux émissions de ces gaz pour rester sur une trajectoire plausible d’atténuation des risques du réchauffement. Avec le temps perdu en tergiversations, sous la pression de ceux qui, notamment autour de ce Golfe, tiennent à continuer à écouler leur marchandise, les projections qui suggéraient il y a une dizaine d’années qu’il fallait réduire les émissions de l’ordre de six à sept pour cent par an ne sont plus d’actualité. La fenêtre d’opportunité d’action climatique « à bon compte » sur laquelle étaient fondées les projections échafaudées au moment de l’Accord de Paris s’est refermée. Alors que même les climatologues les plus optimistes commencent à convenir qu’il y a bien eu accélération du réchauffement ces dix dernières années et n’osent plus vraiment citer l’objectif de contenir l’augmentation de la température moyenne globale à 1,5 degré par rapport à il y a quelque 200 ans – tant celui-ci paraît hors d’atteinte –, la pente requise pour une baisse des émissions en phase avec les contraintes géophysiques est aujourd’hui des plus raides. Suffisamment sans doute pour déclencher auprès du plus grand nombre un réflexe nihiliste sur le mode « trop tard, il n’y a plus rien à faire ».
Paradoxalement, cette rencontre improbable d’aspirations contraires autour de ces vingt pour cent est le signe qu’un revirement reste possible, voire qu’il est inévitable. Car lorsque la dissonance et l’aveuglement deviennent aussi flagrants, c’est que la position de ceux qui prônent une fuite en avant carbonée s’avère beaucoup plus fragile qu’il n’y paraît. Pour utiliser une expression rencontrée dans les versions françaises de la bible, on peut affirmer que les yeux de l’humanité finiront, fatalement, par se dessiller.
Car si les climatologues acceptent dans leur grande majorité l’idée d’une accélération du réchauffement, ils sont cependant aussi, pour la plupart, affirmatifs qu’une baisse rapide des émissions d’origine humaine, de celles qui les porteraient à zéro d’ici la première moitié des années 2030, serait à même d’endiguer la hausse des températures. Il n’est donc certainement pas trop tard, et il convient de se rappeler que chaque dixième de degré compte.
L’Ouest des États-Unis est, ces jours-ci, exposé à une vague de chaleur inédite. Quatre stations météorologiques y affichaient cette semaine des températures de plus de 44 degrés, la bagatelle de 25 de plus que la normale. Alors que les Américains, et avec eux la plupart des Occidentaux, préfèrent s’affoler des conséquences du blocage du détroit plutôt que de questionner le règne des énergies fossiles, ils ne pourront pas affirmer à l’avenir qu’ils n’avaient rien remarqué. Pour qu’Ormuz soit associé dans les futurs manuels d’histoire au début de l’indispensable sevrage, il faudrait que l’humanité saisisse cette perche que lui tendent les hoquets de l’Histoire.