Il arrive que deux expositions présentées simultanément dans deux lieux distincts, forment une constellation involontaire et efficace. C’est ce qui se produit ce printemps à Dudelange, où les deux galeries de la Ville proposent des projets qui, en apparence, n’ont rien en commun. D’un côté, un travail sur la relation présymbolique à la nature et de l’autre, une documentation photo-anthropologique sur les cicatrices du programme nucléaire français en Polynésie. Et pourtant, ces deux propositions partagent une préoccupation profonde, celle de ce qui résiste à la représentation, de ce qui demeure en marge du langage, qu’il s’agisse de l’expérience d’un corps placé dans la forêt ou de la mémoire traumatique d’un peuple que les cartes géopolitiques ont presque rendu invisible.
L’œuvre d’Aline Forçain interroge l’écart entre le « paysage », comme construction culturelle et cadrée de notre environnement, et l’expérience vécue, consciente et sensorielle de la nature. Ce programme innerve l’ensemble de sa pratique depuis une décennie et trouve dans Le miroitement des idées, une formulation particulièrement aboutie. Née en France en 1988, issue d’un milieu agricole, l’artiste questionne notre rapport au monde à travers le prisme du paysage, tout en s’inspirant de la littérature, de la philosophie ainsi que des croyances populaires. Ses influences déclarées vont de Caravage à Hilma af Klint et de Monet à Rothko, une généalogie pleine d’ambition qui dit quelque chose sur sa position. Celle-ci n’est ni strictement figurative, ni purement abstraite, mais toujours à la limite, là où la sensation précède la forme. Sa formation multidisciplinaire, entre Toulouse, Bruxelles et Madrid, lui a permis de décloisonner les pratiques, englobant le dessin, la peinture, la gravure ainsi que la photographie numérique. C’est bien de refus des séparations disciplinaires qui se retrouve dans le geste de l’exposition, où les différents médias coexistent sans hiérarchie visible.
Le texte qui accompagne le parcours, écrit par Sofia Eliza Bouratsis, s’appuie sur la philosophe Anne Cauquelin pour rappeler que le paysage n’est pas une réalité naturelle évidente, mais une construction culturelle propre à l’Occident. Elle naît avec la perspective et est le résultat d’un « travail du regard » : nous croyons voir la nature directement, alors que nous la percevons à travers des modèles artistiques, des codes et de nombreuses habitudes culturelles. C’est précisément contre ce conditionnement qu’Aline Forçain travaille. Sa démarche, qu’elle nomme elle-même « métasensibilité » cultive une relation présymbolique à la nature, comme si l’on pénétrait dans la forêt pour la première fois, retrouvant dans le geste artistique, la vibration d’un lien originel au vivant. Cette ambition pourrait n’être qu’un positionnement rhétorique si elle ne trouvait pas dans les œuvres une traduction sensible et convaincante. Les surfaces travaillées à l’encre de Chine, par exemple ou les aquarelles traversées de lumière blanche, chaque pièce semble vouloir conserver une trace d’hésitation, d’inachèvement calculé, qui préserve l’ouverture perceptive. On pense à ces grandes séries de dessins à l’encre de Chine, dont les tracés répétitifs évoquent moins une représentation qu’un mouvement de pensée se cherchant lui-même.
L’élément de l’eau, traversant comme naturellement l’exposition, joue ici un rôle structurant, à savoir la fluidité ou la perméabilité, le passage d’un état à un autre. Le titre lui-même, Le miroitement des idées, indique une instabilité productive : les idées ici ne sont pas des vérités fixes, mais plutôt des surfaces qui réfléchissent, déforment et scintillent selon l’angle de la lumière et la position de l’observateur.
Laurent Sturm et Lis Kayser quant à eux, démontrent la nostalgie comme piège politique. À Nei Liicht, le registre est radicalement différent, et pourtant, quelque chose de commun circule. Nuclear Paradise est le fruit d’une collaboration étroite entre un photographe et une anthropologue, deux Luxembourgeois qui se sont rendus ensemble sur l’atoll de Hao en Polynésie française en 2021. Lis Kayser a rédigé sa thèse de doctorat en anthropologie dans le cadre du projet de recherche « Radioactive Ruins » du Danish Institute for International Studies (DIIS), rassemblant des preuves empiriques de l’impact socio-économique et culturel des essais nucléaires en Polynésie française. Durant leur séjour de plusieurs semaines sur Hao, Laurent Sturm a exploré l’impact visuel du passé nucléaire et militaire de l’atoll sur la vie quotidienne de ses habitants.
Ce projet s’inscrit dans une tradition solide du photojournalisme engagé, mais il y ajoute une dimension analytique rarement présente dans ce genre. L’atoll de Hao, dans l’archipel des Tuamotu, a été transformé en base militaire majeure pour le programme français d’essais nucléaires entre 1966 et 1996. Peu de choses se disent en Europe, y compris en France, sur les effets sévères des essais nucléaires sur l’environnement, la santé et la vie quotidienne des populations polynésiennes.
Ce qui rend le travail de Laurent Sturm et Lis Kayser particulièrement inconfortable, au bon sens du terme, c’est qu’il refuse précisément la facilité d’une lecture univoque. Les images, saturées de couleurs vives et joyeuses, dépeignent une existence presque rêvée, à l’exotisme évident. C’est dans le contraste que se situe l’enjeu. Pollués quasi à jamais par des déchets radioactifs, le lagon, si beau à contempler, porte en lui toute une puissance destructrice. Le photographe ne cherche pas à produire des images de dénonciation au sens classique, il montre le quotidien d’une communauté et on y découvre la bénédiction des tombes, la pêche au thon, une cérémonie de mariage, sans forcer le pathos.
Aujourd’hui, environ 25 ans après le dernier essai nucléaire, la vie quotidienne des résidents de l’atoll de Hao est marquée par la nostalgie pour le passé militaire, le mécontentement face au présent de plus en plus difficile, et l’espoir en un avenir meilleur. C’est précisément cette nostalgie que le projet interroge avec une acuité particulière : la présence militaire française a engendré une croissance socio-économique considérable, avec des opportunités d’emploi lucratives pour les habitants de l’atoll, ainsi qu’un accès gratuit à l’électricité et à l’eau potable. Comment donc critiquer un passé dont certains habitants gardent dans leur mémoire affective positive, quand bien même ce passé a semé des contaminations durables dans les sols et dans les corps ?
L’ouvrage commun Nuclear Paradise, fruit d’un travail collaboratif mêlant recherches et regard anthropologique et photographies de l’héritage nucléaire à Hao, accompagne l’exposition. Ce livre-photo constitue en lui-même un objet hybride, qui brouille la frontière entre document scientifique et œuvre artistique, c’est une tension productive qui irrigue l’ensemble du projet.
Ce qui frappe dans le rapprochement de ces deux expositions, c’est la cohérence discrète d’une programmation, elle prend des risques. D’un côté, une artiste française vivant à Bruxelles, dont la pratique touche au phénoménologique et à l’intime et de l’autre, un duo luxembourgeois dont le travail s’ancre dans l’histoire politique et postcoloniale. Ces deux projets partagent une même exigence : celle de ne pas réduire leur sujet à ce qu’on en sait déjà, de maintenir ouverte la complexité de l’expérience humaine face à ce qui la dépasse, qu’il s’agisse de l’immensité de la forêt ou du silence radioactif d’un lagon turquoise.
Le centre d’art Nei Liicht, créé en 1982 dans l’ancienne villa du directeur de l’Arbed, est dédié aux expositions de photographie contemporaine. Il trouve ici sa vocation, en accueillant le travail de Laurent Sturm et de Lis Kayser, qui interroge ce que les images peuvent dire et puis taire les héritages invisibles. Quant au Centre d’art Dominique Lang, installé dans l’ancienne gare de Dudelange-Ville, il offre à Aline Forçain un écrin architectural chargé de sa propre mémoire industrielle, qui entre en résonance avec une œuvre tournée vers les mondes intérieurs en lien avec les textures du vivant.