Infimes variations

d'Lëtzebuerger Land vom 13.03.2026

Jusqu’au 29 mars, les deux centres d’art de Dudelange accueillent les œuvres, respectivement plastiques et photographiques, de Jim Peiffer et de Christian Aschman. Les deux artistes déploient des univers fort différents, quoique leurs productions manifestent chacune une grande diversité de formes et de sujets.

Commençons par Christian Aschman, dont l’exposition, Catalogue of Fragments, est hébergée par le Centre Nei Liicht. Né en 1966 au Luxembourg et formé à l’École de Recherche graphique de Bruxelles, Christian Aschman est connu comme photographe de mode. Indépendant depuis 1992, il est l’auteur de reportages de mode, de portraits et de commandes portant principalement sur l’architecture urbaine. Pour la manifestation de Dudelange, l’artiste a rassemblé un ensemble de clichés retraçant depuis 2014 ses pérégrinations transfrontalières, du Grand-duché à Ostende, jusqu’à de plus lointains horizons, comme l’Inde et l’île de Fuerteventura, aux Canaries.

À côté de ce tour du monde ponctué de rencontres, l’artiste met en scène des vues plus intimes, où son appareil enregistre avec subtilité le passage irréversible du temps. Le travail d’Aschman relève bien souvent de la logique du montage, où une image ne vient pas sans une autre qui en révèle les nuances, les différences apparues depuis la première prise de vue. Ainsi de ce projet de portrait in progress que l’on découvre dans l’exposition, Alec et Jean-Cédric (2025-2026), qui a été entamé le 16 octobre 2025. Depuis cette date, et à raison d’une fois par mois, un père et son fils posent ensemble, et déjà des changements morphologiques apparaissent, particulièrement auprès du jeune garçon. Une série à travers laquelle transparaît l’idée sublime d’un portrait (dis-)continu de l’existence et d’une relation familiale. Un cinquième cadre a été ajouté à la suite des portraits réalisés, mais celui-ci a été laissé vide, en attente de la prochaine prise de vue.

L’artiste fait par ailleurs retour sur son passé, comme en témoigne cette pièce dédiée aux clichés pris au Luxembourg lors de la pandémie du Covid en 2020. Y sont réunies plusieurs vues de skatepark de Dudelange désolés, inanimés, dont l’absence humaine fait ressortir la composition et son réseau de couleurs, de lignes et de courbes graphiques (Untitled_#6686_2020, 2020). Un paysage réduit par conséquent à un jeu formel, dépourvu de vie et de fonction sociale. Ce geste d’anamnèse revient, plus avant, sous la forme de diptyque où l’artiste fait comparaître un « avant » et un « après » en vue d’introduire une différence dans le même (lieu). Comme dans ce coin de rue de Fuerteventura, capturé à deux dates distinctes, en 2021 (Untitled_#0015_2021) et 2025 (Untitled_#0120_2025), mais selon un même point de vue. La poétique des images de Christian Aschman est si étroitement liée à l’objectivité du temps que l’année, comme le numéro de la prise de vue, font partie intégrante de ses titres. On songe à la logique impressionniste à l’œuvre chez Monet dans la série des bottes de blé ou de la cathédrale de Rouen, dont la perception du motif varie en fonction de l’inclinaison de la lumière et du moment de l’exécution.

D’infimes variations se font jour lorsque l’intervalle entre les prises de vue est resserrée, ou à l’inverse des écarts plus importants, comme lorsque l’artiste déplace légèrement le point de vue pour informer un trouble perceptif qui déstabilise le regard du spectateur (Untitled_#6256_2014). En d’autres cas, dans un registre proche du journal intime photographique, Christian Aschman saisit au vol le passage de visages inconnus, restituant ainsi l’irréductible singularité de chaque instant en même temps que la fatidique fuite du temps. Tels ces trois personnages chevauchant une moto en Inde, photographiés manifestement depuis l’intérieur d’une voiture, ou cet homme seul, à l’arrêt, en équilibre sur sa mobylette, le regard dirigé vers le lointain. Improbable rencontre aussi, à Ostende, avec un homme déambulant sur la plage de Ostende, recroquevillé sous son parapluie, enjambant des flaques d’eau à la façon d’une sculpture de Giacometti. Une série où Aschman dévoile son sens du paysage marin, qu’il dévoile dans de superbes nuances de gris (Untitled_#4239_2024, 2024).

La diversité des registres explorée par Aschman, qui va du saisissement de l’ordinaire au protocole de la prise et de la reprise (de vue), en passant par l’art du portrait, le rapproche du photographe Wolfgang Tillmans, dernier artiste à avoir été exposé au Centre Pompidou (Paris) avant sa fermeture pour travaux de cinq années. C’est au cours de cette exposition inédite, qui occupait la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou, que Aschman a réalisé un ensemble de clichés convoquant ensemble œuvres, regardeurs et référence à une exposition photographique. Tout est alors digne d’intérêt, d’attention, jusque dans ses moindres détails, depuis le pied déchaussé d’une femme (Untitled_#5722_2025, 2025), aux regards échangés par des spectateurs (Untitled_#5598_2025, 2025). La parenté esthétique n’en est que plus frappante entre les photographes, tous deux nés en 1968.

Au Centre d’art Dominique Lang, la seconde exposition, intitulée Gare la Minn, met en lumière le travail plastique de Jim Peiffer. Né en 1987, l’artiste, dont l’œuvre protéiforme est le plus souvent constituée de matériaux de récupération, s’est formé à l’École supérieure des arts visuels de la Cambre, à Bruxelles. Une grande variété de supports et de techniques (acrylique, spray, stylo à bille, fusain et pastel) est en effet convoquée par l’artiste, qui donne forme à un syncrétisme mêlant des fétiches traditionnels, comme les masques et totems par exemple, à l’expressivité primitive des cultures urbaines, dans le sillon de Basquiat ou de James Brown.

Ainsi, au skatepark de Aschman répondent les récentes planches de skate ornées de Peiffer, où affleurent des visages réduits à leurs éléments les plus élémentaires (Sans titre, 2026). Dans une même veine, un ensemble de masques et de crânes (Sans titre/2021.1.015.01, 2021) réalisés à l’acrylique ou au spray aérosol sur tôle (Sans titre, 2020), cristallisent diverses influences, de l’art africain au cubisme en passant par l’expressionnisme inhérent au graffiti.

Jim Peiffer se révèle ainsi être un remarquable coloriste, avec des couleurs piquantes qui font irradier les figures auxquelles il donne forme, doublé d’un dessinateur virtuose comme en témoigne cet ensemble au stylo à bille où affleurent des allusions érotiques. On y trouve des espaces saturés, clos sur eux-mêmes, où des figures masculines et féminines enchevêtrées voguent obsessionnellement au sein d’entremondes oniriques, sans référence précise au réel, sans souci de la perspective ni même de jouer à plein régime l’illusionnisme artificiel. De curieuses créatures imaginaires apparaissent en filigrane, à la façon de Jérôme Bosch, adossées parfois à des édifices architecturaux tout autant fantaisistes, témoignant que les images de rêve relèvent d’une logique autre que les lois de la raison et de la géométrie.

Ses sculptures, en revanche, s’ancrent de fait dans le réel par le biais d’objets récupérés assemblés (une potence de vélo, des récipients, etc.). De très beaux paysages ruraux (Village/2023.1.006.01, 2023) et urbains (Sans titre, 2025) se démarquent enfin au sein de ce corpus partagé entre pulsions de vie et pulsions de mort. Surtout, ils baignent de lumière et opposent un contraste saisissant aux autres compositions, qui inclinent vers des tons sombres. Le combat de l’artiste composant avec le réel, avec lui-même, avec son art.

Catalogue of Fragments de Christian Aschman au Centre d’art Nei Liicht ; Gare la Minn au Centre d’art Dominique Lang de Dudelange, jusqu’au 29 mars 2026

Loïc Millot
© 2026 d’Lëtzebuerger Land