Un retour sur neuf courts et deux longs-métrages luxembourgeois du 16e LuxFilmFest

Äppel mat Bieren

d'Lëtzebuerger Land vom 20.03.2026

Ça commence avec une jeune fille en fugue après un vol à la dérobée, qui craint l’arrivée des flics et les conséquences y afférentes, et ça se termine avec des abrutis dangereux qui, le coffre plein de bidons d’essence, ont prévu d’incendier un foyer pour réfugiés. Ça commence avec une génération désorientée, dans OP Fugue, un court signé Julie Schröll, Moritz Schönecker et Ian De Toffoli, né dans le cadre de groupes de travail avec des jeunes et qui y ont versé leurs vécus propres, qui incarnent une version fictionnalisée d’eux-mêmes, écorchant la langue comme ils s’écorchent eux-mêmes à coups de lampées de vodka bues au goulot pour s’anesthésier des blessures que leur inflige un monde de jour en jour plus dur, impitoyable, la caméra embrassant formellement le côté foutraque, désordonné de ces vies en germe, comme du Sean Baker et du Safdie en plus cru et moins maîtrisé. Et ça finit sur une autre génération, celle souvent accusée de tous les maux et dont on suit ici la pire engeance : dans Grillfest de Hubrecht L. Brand et Sirvan Marogy, deux boomers néonazis planifient un barbecue à leur façon, qui rappellent ces duos d’imbéciles qui ont fait l’apanage de certaines comédies hollywoodiennes avant de trouver leur apogée dans Mandibules de Quentin Dupieux, véritable hymne à l’amitié tout autant qu’un éloge de la stupidité. Ici, au contraire, le film nous console des ravages de l’extrême droite en nous montrant que ces gens-là finiront par s’incendier eux-mêmes à la mèche de leur propre haine. Mais s’il est réjouissant de voir flamber les néonazis d’aujourd’hui comme jadis les nazis dans Inglorious Basterds, les ridiculiser autant risque d’atténuer le péril bien réel qu’ils représentent. Ce que le film, drôle mais un peu anecdotique, rappelle quand, dans sa chute précipitée, l’on se rend compte que ce sont les forces de l’ordre qui constituent le danger véritable : quand l’idéologie xénophobe pénètre l’appareil étatique, qu’on l’arme et qu’on l’entraîne à tuer, les néonazis d’antan apparaissent soudain comme de parfaits hommes de paille, et qui, en toute logique, brûlent comme des fétus.

Entre la parfaite parenthèse dramaturgique constituée par ces deux courts-métrages, la soirée des shorts made in /with Luxembourg a laissé beaucoup de place au méta-cinéma, comme si les jeunes réalisateurs, face à un monde en crise, se refermaient sur leur propre milieu, trouvant dans ses pratiques et dérives des images de ce qui cloche à l’extérieur : dans The Last Audition, de Michael Wang, la réalité cruelle des castings de comédiennes est exposée, avec une petite pique envers les quotas à respecter pour les coproductions luxembourgeoises, qui font qu’on y voit souvent des comédiens luxembourgeois servir de silhouettes surpayées plus qu’à autre chose. Si l’intention est louable, l’écriture de ce court, filmé comme un néonoir, n’évite pas le pathos. Pinky Promise de Tessy Troes déroule une amitié féminine sur fond d’hommage intertextuel à Thierry van Werveke, reprenant un thème cher au sociologue Erving Goffmann, selon qui nous jouons tous des rôles dans nos vies, constat qui a empiré depuis l’incessante mise en scène d’un soi fictionnalisé sur les réseaux sociaux. Là encore, le message est véhiculé de manière un peu redondante, et les dialogues manquent parfois de naturel. Plus intéressant, Backstage d’Emile V. Schlesser met en scène une metteuse en scène harcelant son jeune comédien comme pour montrer que les histoires d’abus et de manipulation sont moins liées à une toxicité qui serait inhérente à un genre qu’au fait que dans un système patriarcal, ce sont le plus souvent les hommes qui se retrouvent au pouvoir et que le pouvoir ne sait que corrompre – une idée que l’écrivaine Naomi Alderman a explorée de manière plus subtile dans The Power.

Si la soirée Shorts made in/with Luxembourg a toujours été un laboratoire d’expériences pour les jeunes réalisateurs du pays, force est de constater que ce cru 2026 dépeint une phase un peu creuse de ladite création filmique du pays, avec des courts qui donnent souvent l’impression de se chercher, des formes parfois inabouties (l’allégorique Trame cachée de Sophia Kolokouri), que le côté expérimental voue plutôt à un avenir dans des expos d’art contemporain (Dos Tierras de Sébastien Thill, à la photographie très réussie). Ainsi, si le travail formel d’un Ganaël Dumreicher est impressionnant, et si son commentaire sur la manière qu’a l’artiste de phagocyter le monde et de se laisser pénétrer par lui en lui en retour, on eût aimé qu’Osmosis aille plus loin dans la narration, son univers figurant parmi les plus intéressants de la sélection – à condition de supporter l’exploration des paysages de chair à l’intérieur du corps humain, qui rappellent De Humani Corporis Fabrica. Le plus touchant demeurant Apartamentul 06 de Rari Matei, où l’on voit Rux retourner en Roumanie pour le mariage de sa sœur et y affronter la violence et les désirs refoulés que suscite sa transition de genre, comme un condensé filmique de ce qu’évoque un Édouard Louis sur le retour au pays dans une famille dont on ne s’est pas que géographiquement éloigné.

Les longs-métrages de Lukas Grevis   et Nora Wagner

C’est l’histoire d’une rivalité entre deux sœurs inégales – elle, Joan (Alyne Fernandes), ne pense qu’à croquer la vie comme une pomme de cet arbre que ses parents ont planté à sa naissance, pommier dans l’ombre duquel croît mal et peu le poirier, qui symbolise la cadette, Sofia (Margarida Domingos), bouquineuse, timide et mélancolique quand l’autre enchaîne les conquêtes, qui n’est pas seulement volage et indigne de confiance, mais qui paraît fière de l’être. On dit bien, en luxembourgeois, qu’on ne devrait pas comparer Äppel mat Bieren. Pourtant, c’est d’être sempiternellement jugée à l’aune de sa sœur aînée que souffre Sofia. Quand un jour, après les examens du bac, les deux sœurs se disputent et que Joan, fâchée, veut faire le plein éthylique à la station d’essence la plus proche et meurt dans un accident de voiture, Sofia entame un road-trip sur les traces de sa sœur, qui sera aussi un voyage jusqu’au bout de la nuit du deuil, où pointe la réconciliation avec soi-même. Si le deuxième long-métrage de Lukas Grevis est ambitieux, ce dont témoigne la construction temporelle non-linéaire de l’histoire qui, liant un va-et-vient entre analepses et prolepses à l’hypotexte d’un conte théâtral en un puzzle qu’il incombe au spectateur de reconstituer, c’est cette même ambition qui le rend assez bancal. Entre des personnages de parents qui ne sont ni écrits ni à écrire et que ni Luc Schiltz ni Sascha Ley ne parviennent à sauver, des scènes de beuverie sans fin à travers la vie nocturne autrichienne qui tirent inutilement en longueur un film déjà assez long, un sujet tragique qui n’est pas traité avec le soin nécessaire et la volonté de faire entrer dans le film toute la diversité culturelle du pays – si l’apparition de DasRADIAL est sémantiquement justifiée, on a du mal à comprendre le rôle intertextuel de Parfois la nuit se tait d’Antoine Pohu –, Apples & Pears étouffe parfois sous son ambition. C’est d’autant plus dommage que cela aurait pu être un film touchant sur la fin de l’adolescence et la dure entrée dans ce qu’on appelle la vraie vie et qui, souvent, nous fait perdre cette insouciance que Grevis parvient parfois à filmer avec sensibilité.

Getting There commence, lui aussi, comme un conte : un jour, l’artiste Nora Wagner se promène dans une forêt et entonne une mélodie qui ne manquera pas d’attirer l’attention d’une biche, qui la suivra pour la durée d’un chant prenant dès lors des proportions cathartiques d’une guérison possible – si le chant devient une manière de s’excuser de tout le mal qu’inflige l’humanité à la forêt et à ses habitants, il permet aussi d’expier tout le cumul de noirceur d’une existence humaine au 21e siècle. Du coup, c’est dans la forêt qu’elle va rester pour quelque quatre mois, vivant de peu, adoptant un mode de vie aussi écologique que possible, réduisant au maximum son empreinte écologique, allant à rebrousse-poil d’un pays où le fameux overshoot day sera bientôt atteint quelques minutes après que les feux d’artifice du Nouvel An se seront éteints. Poussant une charrette déguisée en dragon comme Œdipe roulait sa bosse, rappelant le père et son chariot dans The Road de Cormac McCarthy, l’artiste va de rencontre en rencontre dans une des toutes dernières enclaves utopiques, parlant à des gens qui ont choisi de vivre exclusivement de ce qu’ils cultivent dans leur jardin, créant une sororité d’écorchées vives qui exorcisent tout le mal que leur ont infligé des partenaires toxiques dans une mimèsis d’un activisme à la Pussy Riot. Tantôt elle décortique ce qu’avaient d’homophobes certaines légendes, quand un homme lui raconte qu’enfant, il craignait d’aller en forêt, dans les souterrains de laquelle on lui disait que vivaient les gays, des créatures qui enlèveraient les enfants, dans un de ces nivèlements terribles de l’homosexualité et de la pédophilie tels que la législation de certains pays le propagent aujourd’hui encore, tantôt elle rencontre des migrants qui cherchent un refuge face à la violence des hommes, comme cet Afghan qui raconte la mort de son frère et de ses enfants par les Talibans d’une voix fataliste. Si la forme un peu désordonnée de cette odyssée improvisée et le caractère volontairement DIY, donc esthétiquement parfois peu soigné, pourront en gêner d’aucuns, cet ovni filmique assume sa poésie déambulatoire dans une forme écologiquement radicale.

Jeff Schinker
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