Sulfureux fantôme

d'Lëtzebuerger Land vom 20.03.2026

We wanna bleiwen who nous sommes pourrait être le sous-titre de l’exposition immersive « Ghosts of the Villa » créée par l’historienne et chercheuse Dominique Santana et Samsa Films – entre autres – au sein de l’iconique Villa Louvigny, elle-même fantôme d’un passé radiophonique superstar des ondes luxembourgeoises à l’international jusqu’au début des années 1990. Inaugurée la semaine dernière et accessible gratuitement via un système de créneaux de visites à réserver sur le site dédié, elle propose en effet et en apparence une collection de mémoires sonores des grandes années de Radio Luxembourg, à l’époque de son monopole. Et selon le niveau de lecture que le public applique à ces quarante-cinq minutes, plongé dans l’ambiance radio grâce à une technologie de géolocalisation et de diffusion sonore venue de Berlin, on pourrait en effet croire à un simple dithyrambe de ce que représentait la station, de ses émissions phares ou encore de la relation étroite qu’elle avait avec ses auditrices et auditeurs… Le tout servi avec l’emphase d’un cadre historique, dont on sait qu’il a accueilli les plus grandes stars du rock, mais dont l’avenir reste encore un peu flou pour le quidam : mais est-ce simplement là que la réalisatrice, également chercheuse au Centre for Contemporary and Digital History (C2DH - à l’Uni Luxembourg), souhaite nous emmener ? Sur le terrain d’un certain immobilisme contemplatif ? 

Du tout. Ce serait en effet clairement passer à côté de son contexte bien plus complexe ; car si l’expérience peut se vivre en tant que telle, isolée voire touristique, elle n’est cependant qu’une partie d’une aventure transmédia tout juste commencée, et qui va se développer au moins jusqu’en 2027. Un second projet au long cours pour Dominique Santana, après le succès de « A Colônia Luxemburghesa » en 2022. « Ghosts of the Villa » est ainsi déjà accompagnée d’une chaîne de podcasts aux nouveautés hebdomadaires et qui portent sur les sujets connexes à l’exposition et développés in situ, à l’instar du premier épisode « Selling Happiness, Shopping Minds » qui rappelle deux aspects importants ici. Comme nous le confie Dominique Santana : « il faut avant tout se rappeler que Radio Luxembourg était une entreprise commerciale privée, dont le but était de faire du profit. Pas de mission de service public, mais un impact pour le moins considérable sur la population et sur les classes politiques de l’époque, qui finissent presque par se battre au portillon pour être interviewées sur les ondes monopolistiques de Radio Luxembourg. » 

C’est ici Histoire avec un grand H du Luxembourg, via un de ses éléments fondateurs modernes, que la réalisatrice a souhaité rendre accessibles aux diverses générations de la population via un écosystème transmédia parlant à chacune d’entre elles grâce à un médium favorisé : si l’exposition a peut-être vocation à toucher des personnes peu adeptes de consommation digitale - et encore, rien de moins sûr  – les podcasts sont évidemment ou presque l’objet cible pour les plus « jeunes ». À partir de la Villa Louvigny, et malgré l’intention fondamentalement commerciale de Radio Luxembourg, c’est indéniablement des pans entiers de la vie communautaire qui étaient diffusés. À l’échelle internationale tout d’abord, avec naturellement la retransmission des grands événements de la seconde moitié du vingtième siècle, comme l’assassinat de JFK, les émeutes de Mai 68 ou la chute du Mur de Berlin, moments charnière mis en exergue de manières visuelle et sonore au fil du passage dans le grand auditorium.

Mais aussi avec le rôle proche de la piraterie qu’a joué la radio nationale à l’époque, bravant les barrières de l’Est européen pour atterrir dans les oreilles de soldats américains basés à Moscou et nostalgiques de l’occident ou encore d’auditrices polonaises avides de connaître les derniers tubes faisant danser la planète à l’aube des années soixante… Un rapport familial avec un audimat transfrontalier, qui prouve son affect pour Radio Luxembourg à grands coups de lettres de fans, discrètement mises en scène dans un coin de cette belle endormie. Et s’il en était qui avaient la cote – un peu de vocable altmodisch semblant de bon aloi ici – ce furent bel et bien les pontes de la musique, programmateurs et DJs d’alors venus tout droit de France ou, encore mieux, d’Outre-Manche. Car si Georges Lang dans le premier cas rime aujourd’hui encore avec le passé très rock’n’roll de la station, les mélomanes anglais ont incontestablement fait la pluie et le beau temps sur ce qui était cool d’écouter alors. Et c’est avec un plaisir régressif et non dissimulé qu’on peut écouter leurs témoignages très présents dans le panel proposé aux visiteurs. Mark Wesley ou encore l’inoubliable Peter Anthony se remémorent les premiers hits d’Elton John importés depuis la Grande-Bretagne, le concert des Sex Pistols (dont l’iconique photo montrant un jeune Steve Jones en slip devant la villa trône fièrement sur une étagère de la salle d’accueil) ou encore la venue historique de Queen au Blow Up (illustre ancêtre de l’actuel Gotham au Limpertsberg) retransmise alors en direct par la station radio. 

Cette époque bénie pour cette dernière, tant en réputation qu’en revenus engrangés, est aussi traduite par des mises en scène d’émissions phares et d’effarants animateurs, dont seul Laurent Ruquier évoque encore le nom à l’occasion dans des Grosses Têtes : ici Menie Grégoire, là Zappy Max, là encore Um Staminet, « savant » mélange de brèves de comptoirs et du programme rendu célèbre par Philippe Bouvard. Mais une fois de plus, derrière ce premier niveau de lecture anodin, voire d’apparence passéiste, se cache une volonté très précise de la part des créateurs de « Ghosts of the Villa » : celle de montrer aussi, par des mises en scène sonores à découvrir par l’exploration, la relation forte et interdépendante de Radio Luxembourg et des pouvoirs publics, l’une façonnant l’image publique, l’autre en étant grandement dépendante. D’une séquence sur les prémices du féminisme à la luxembourgeoise aux témoignages d’anciens ministres comme Jean-Claude Juncker, Colette Flesch ou Jacques Santer, Dominique Santana a voulu montrer « l’influence politique et le soft power de Radio Luxembourg » et évoque à ce sujet un coup de fil, justement entre Santer – alors également président du conseil d’administration de la CLT – et le président algérien qui n’a pas apprécié les remarques d’un des animateurs… 

Enfin, si l’on scrute d’un peu plus près la liste des producteurs et coproducteurs du projet (Samsa Films, le C2DH, le CNA pour les archives ou encore les Canadiens de Helios Design Labs), on remarque avec surprise que RTL n’y figure nullement. En effet, le groupe n’a pas été consulté – une volonté d’ « indépendance la plus grande possible » pour la chercheuse Dominique Santana. On est donc bien loin de l’encensement commissionné et c’est tant mieux. Et on nous promet même un peu de ph acide dans le futur film, dernier volet à venir de cette exploration toute en couches qu’est « Radio Luxembourg ».

L’expo Ghosts of the villa est ouverte jusqu’au
3 avril à la Villa Louvigny. La réservation gratuite s’effectue en ligne.

Fabien Rodrigues
© 2026 d’Lëtzebuerger Land