Plasticien autodidacte né en 1991 à Melbourne, Hamishi Farah fait en ce moment l’objet d’une exposition monographique au FRAC Lorraine, la première qui lui soit consacrée en France. Son titre, Devant la douleur des autres, fait référence à l’essai éponyme de Susan Sontag publié en 2003 dans lequel l’auteure américaine s’intéresse à la façon dont on perçoit des événements tragiques survenus loin de nous et qui affectent les autres. De Les Désastres de la guerre de Goya au lynchage des Noirs dans le Sud des États-Unis, de la Guerre de Sécession au génocide au Rwanda, Sontag s’empare de documents photographiques pour penser la guerre et son rapport aux images. Plus qu’une simple référence à cet ouvrage, l’exposition de Hamishi Farah en reprend aussi la démarche iconographique et le caractère pluridisciplinaire, explorant les contradictions qu’il observe dans les domaines de la politique et de la philosophie et leur influence sur la production artistique contemporaine.
Les deux grandes salles dédiées à l’exposition rapprochent des œuvres de temporalités et d’époques différentes, convoquant d’emblée un rapport entre « l’aujourd’hui » et « l’autrefois », mais aussi entre le « ici » et le « là-bas ». Pour commencer, deux somptueux portraits réalisés cette année par l’artiste australien, qui s’est désormais installé à Berlin après un passage par les États-Unis. Le premier représente Jürgen Habermas, philosophe de l’École de Francfort connu notamment pour son ouvrage L’espace public (1981) ; le vieil homme se présente en costume et encravaté, en pleine discussion, et semble surpris d’être capturé à cet instant (Sans titre. Portrait de Jürgen Habermas, 2025). L’image aurait-elle été volée, prise au détriment de Habermas ? Elle désigne en tout cas un homme qui a privilégié l’écrit pour rendre compte du réel. Mais c’est surtout dans une visée critique que l’artiste s’empare de ce portrait paradoxal, en vue de contester l’idée du philosophe selon laquelle le domaine de la communication représenterait une possibilité d’émancipation universelle. L’artiste y voit au contraire une conception normative et assimilatrice des différences. Cette problématique occupe également le second portrait, qui désigne Joe Chialo, chanteur et manager allemand devenu, en 2023, Ministre d’État de la Culture et de la Cohésion sociale (Sans titre. Portrait de Joe Chialo, 2025). Une fonction que celui-ci a occupée jusqu’à sa démission le 2 mai dernier. À l’inverse de Habermas, l’homme politique apparait sur la toile décontracté, poseur, manifestement complice avec le preneur de vue qu’il regarde intensément dans les yeux. Hamishi Farah se saisit là encore d’une figure publique qui fait débat et incarne les contradictions de la politique. Un cartel enseigne ainsi : « Au cours de son mandat (2022-2025), Chialo incarna à la fois la caution diversité de son parti [le parti chrétien-démocrate allemand] et la répression des industries culturelles en raison d’une politique budgétaire controversée. Il quitta son poste suite à plusieurs vagues de critiques envers son action. Il voulait notamment conditionner l’obtention des subventions publiques à la signature d’une clause anti-discrimination qui reprenait la définition de l’antisémitisme formulée par l’Alliance Internationale pour la Mémoire de l’Holocauste (IHRA). » Cette clause, suspectée de vouloir faire taire les critiques sur la situation à Gaza, fut finalement retirée, car considérée comme un élément de censure à la liberté d’expression. En résonance avec Habermas, qui percevait dans le consensus une façon de valider des règles morales et sociales, Chialo tente de son côté d’imposer une norme régulant les échanges publics.
Aux côtés de ces portraits à l’huile qui se rejoignent dans le constat d’une homologation des minorités, reposent trois retables et une sculpture du XVe siècle. C’est Hamishi Farah qui s’est chargé de les sélectionner parmi les collections du Musée de la Cour d’Or de Metz. Le premier retable, en pierre de Jaumont, décrit le terrible martyr de sainte Agathe : les bras en croix, la jeune femme entourée d’hommes est livrée au supplice de l’ablation des seins. Agathe témoigne ici de sa foi jusque dans la mort. Hamishi Farah s’intéresse au témoignage, entendu comme le fait de rapporter ce qui arrive à autrui ou d’en prendre connaissance, et à la punition à laquelle il peut exposer dans certain cas la personne qui témoigne. L’exemple pathétique d’Agathe se poursuit dans un retable de la crucifixion puis dans le martyre des saints Crépin et Crépinien, patrons de la ville de Soissons et des métiers du cuir, qui se présente dans une très belle sculpture sur bois. Sur l’ordre de l’empereur romain Maximien (IIIe siècle), les deux hommes ont été précipités dans l’Aisne, une meule attachée au cou : une martyrologie qui informe un imaginaire mettant en récit la douleur, la douleur exemplaire des martyrs restituée avec menus détails. À travers ces quatre pièces médiévales de la souffrance religieuse, le plasticien introduit au sein de l’exposition le sujet de l’institutionnalisation de la punition.
Au dernier étage, Hamishi Farah prolonge sa réflexion en exposant six œuvres sur toile issues de la série Lot’s Wife (2025). Le titre fait référence à un épisode de la Genèse dans lequel Loth et sa famille sont avertis par un ange : « Échappe-toi pour sauver ta vie. Ne regarde pas derrière toi et ne t’arrête nulle part dans la plaine. Réfugie-toi dans la montagne, sinon tu disparaîtras ». Mais la femme de Loth outrepasse l’avertissement de l’ange et regarde la ville, changée en statue de sel. Oscillant entre le portrait et le paysage salin, mais aussi entre le dessin et la sculpture, les six toiles réalisées au graphite et à l’acrylique décrivent deux piliers de sel formés sur les bords de la Mer Morte : l’un en Jordanie, l’autre en territoire palestinien où s’est édifié l’État d’Israël en 1948. Hamishi Farah reprend à son compte l’histoire de la peinture où le paysage visait au XIXe siècle à créer un sentiment d’appartenance et de fierté. Le genre pictural dont se sert l’artiste a longtemps servi à naturaliser des opinions politiques, à les faire passer pour évidentes et données alors qu’elles sont historiquement et culturellement construites. Par le détour à la mythologie biblique, Farah nous rappelle que notre rapport à l’environnement est marqué par les guerres et l’appropriation des terres. Toute ressemblance avec l’actualité est évidemment fortuite.