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Édito

Le parti de la réaction

Pierre Sorlut

La news de RTL mercredi sur la probable nomination de Luc Frieden comme Spëtzekandidat du CSV a heurté comme l’éclair qui frappe la mairie de Hill Valley dans Back to the Future. Mais ici, c’est l’ancien ministre des Finances de Jean-Claude Juncker qui sort de la Delorean. Tageblatt titre d’ailleurs ce jeudi « Zurück in die Vergangenheit ». Un meme avec la référence cinématographique tourne aussi sur Twitter, où les commentateurs politiques se délectent de la nouvelle. Le retour en politique du dauphin déchu alors que son parti promettait d’emprunter de « nouvelles voies » (pas plus tard que cette semaine dans une tribune de Gilles Roth sur RTL), c’est du caviar pour éditorialiste.

Il y a certes le symbole. Luc Frieden aura soixante ans en septembre. Avocat d’affaires (chez Bonn Schmitt à ses débuts, aujourd’hui chez EHP), l’étiqueté chrétien-social a occupé des fonctions ministérielles à la Justice et aux Finances entre 1998 et 2013. Au cours de ces quinze années (synonymes d’expérience mais surtout de statuquo), Luc Frieden a montré un visage très conservateur, « law and order », comme l’avait remarqué son concurrent dans la circonscription centre Franz Fayot à la veille des élections de 2013. Dans son article de blog enlevé à l’aube de ses débuts ministériels, le socialiste rappelait entre autres l’opposition de Luc Frieden au mariage homosexuel « contraire à notre ordre public » ou sa politique répressive contre les toxicomanes, prostituées et « surtout » les réfugiés.

En 2013, Luc Frieden avait réalisé le meilleur score du CSV au centre, mais il avait perdu un tiers de ses voix et a été renvoyé dans l’opposition. Celui qui se voyait plutôt prendre la suite de Jean-Claude Juncker au ministère d’État se révélait amer. Il quittait ainsi la Chambre et la vie politique six mois après l’élection pour embrasser une carrière dans le privé. À Londres, à la Deutsche Bank, dont l’un des actionnaires principaux est le Qatar, émirat qu’il avait bien aidé quand il était ministre des Finances. Puis au Luxembourg, à la présidence de la BIL, alors que l’actionnaire principal était… le Qatar.

Personnification d’un Luxembourg au service de son centre financier, le Luxembourg d’avant Luxleaks et du secret bancaire, Luc Frieden est un homme d’affaires et il a envisagé en tant que tel un retour en politique en 2018. Il avait livré en 2016 son orthodoxie néolibérale dans l’ouvrage Europa 5.0, coécrit avec des économistes de Deutsche Börse (publié aux éditions Campus). Son « Geschäftsmodell für unseren Kontinent » passe notamment par une intégration des marchés de capitaux, principalement alimentée par le privé. L’investissement public est circonscrit, le creusement de son endettement proscrit. Dans ce livre, le réchauffement climatique est mis de côté, la croissance durable envisagée à la marge. Dans ses prises de parole publiques, Luc Frieden place (avec zèle) la compétitivité de l’économie et la rigueur budgétaire avant toute autre considération, qu’elle soit environnementale ou de justice sociale.

Voilà l’enjeu d’une telle nomination. À l’intérieur de son clan politique ou au sein des partis avec lesquels le CSV pourrait envisager une coalition, le Spëtzekandidat Luc Frieden crée une ligne de fracture : progressisme vs conservatisme. Quels partis pourraient s’allier avec un CSV néolibéral ? Le DP certainement. Le LSAP ? Éventuellement celui de Paulette Lenert avec Luc Frieden en junior partner, mais plus difficilement celui de Dan Kersch et Franz Fayot. Déi Gréng ? Difficile à concevoir du point de vue de l’arithmétique électorale. Les entreprises, que Luc Frieden représente en tant que président de la Chambre de commerce, perçoivent les écologistes comme des freins aux affaires et ne verraient pas d’un bon œil leur présence au gouvernement. Xavier Bettel (DP) peut se frotter les mains d’une telle nomination car elle fait de lui un libéral fréquentable aux yeux des jeunes urbains (quand l’homme sérieux Luc Frieden colle davantage aux conservateurs ruraux et périurbains) et renforce, au centre de l’échiquier, sa compatibilité avec les autres partis.

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