À la frontière franco-luxembourgeoise, l’ancienne ville sidérurgique de Rumelange abrite le Spektrum, un centre dédié aux arts numériques niché au sein de l’ancienne demeure familiale du sculpteur Albert Hames (1910-1989). Classé monument national, le site qui porte son nom s’avère aujourd’hui à la pointe de la technologie, disposant de studios équipés d’ordinateurs, micros, casques VR et imprimantes 3D, tout en accueillant régulièrement des expositions temporaires. C’est le cas de Interactive Particles, manifestation qui met en avant différents usages créatifs, depuis le body tracking à la réalité virtuelle en passant par des formes dialogiques permettant de converser avec les grandes figures du passé. Un brassage de temporalités et d’approches cher à Guy Wolff, qui a pris la direction de l’établissement il y a tout juste un an, après le départ mouvementé de Teena Lange.
Élaboré dans le cadre de Esch2022, le projet de transformer un site patrimonial en un centre d’art numérique n’avait au départ rien d’évident. Le rapport entre Albert Hames et les nouvelles technologies est pour le moins anachronique et représente un indéniable contre-sens historique. Ce serait cependant oublier les possibilités « excavatrices » offertes aujourd’hui par les machines, surtout lorsque celles-ci sont orientées vers des fins pédagogiques et de médiation culturelle. On est convaincu de ce choix dès le seuil de l’établissement franchi, lorsque l’on est accueilli par Albert Hames lui-même, enfin plutôt son avatar généré par l’intelligence artificielle. Ainsi, par un renversement saisissant, le sculpteur passe du statut d’artiste à celui de sujet d’une création dont il n’est pas directement l’auteur. En tout point ressemblant à son modèle d’origine, avec en plus le réalisme de l’image en mouvement, cette réincarnation ne se limite pas à un mode de présentation animé. Projeté vers le futur, il devient le guide d’un circuit auto-pédestre (Albert Hames Wee) qui invite le spectateur à explorer les environs, en particulier les sculptures, comme celle, monumentale, représentant le maire et mineur Jean-Pierre Bausch dans le parc municipal de Rumelange. Cette forme de médiation itinérante est pertinente dans la mesure où elle tisse un lien entre le centre d’art de la ville et son environnement, décloisonnant les activités du lieu en même temps que l’utilisation des technologiques, souvent assignées à un espace clos. Elle est le fruit de la collaboration entre Misch Strotz et Karim Youssef, concepteurs de LetzAI, une plateforme permettant à chacun d’alimenter et de partager des contenus. La réalisation du double digital du sculpteur a été rendue possible grâce aux photographies recueillies auprès des habitants.
L’œuvre de Tatiana Lopes, Becoming (2026), propose de son côté une autre façon de concilier l’humain et son environnement, mais aussi la mobilité du corps et le plaisir de l’œil. Durant sa résidence de trois mois au Spektrum, la designeuse multimédia a mis au point une œuvre interactive basée sur le body tracking, un système popularisé notamment par le jeu vidéo Let’s Dance. Dans une finalité plus poétique et écologique, et sans recourir ici à une manette ni même à un scénario, la jeune artiste configure un jeu de miroir entre l’usager et une forêt de particules (feuilles, pollens, étoiles) illuminant la nuit de mille lueurs. Selon la vitesse et le mouvement de ses gestes, l’usager concourt à animer ce paysage virtuel, sa présence étant métaphorisée par une poussière d’or. Comme une extension de l’humain au sein de son environnement, le fait d’élever les bras favorise la croissance des arbres et orchestre un grand ballet du vivant illuminé de somptueuses couleurs. Une seconde version devrait prochainement voir le jour, avec le Grand Canyon pour terrain d’expérimentation. Car Becoming est un work in progress qui connaît des phases d’amélioration que le public peut suivre, semaine après semaine. Le perfectionnement des capteurs du body tracking devrait également affiner le caractère participatif de l’expérience. À noter que l’interaction se joue aussi sur un plan sonore : là où l’immobilité s’avère propice à écouter le chant des oiseaux, la rapidité du mouvement fait souffler des bourrasques. « Même lorsque l’on ne bouge pas, prévient Tatiana Lopes, l’humain a un effet sur l’environnement, mais la vitesse de mouvement vient accélérer son pouvoir de transformation sur celui-ci. »
Aux côtés de Tatiana se tient Matthew Almeida, artiste originaire de Rumelange qui étudie et travaille au Japon depuis trois ans. Spécialement revenu au pays pour une résidence de trois mois à Spektrum, l’artiste cherche à utiliser l’intelligence artificielle à des fins émancipatrices. Ses projets, nourris de ses expériences personnelles, visent à aider des personnes confrontées à un handicap physique ou encore à apprendre à dessiner à des personnes qui n’ont pas suivi de formation académique.
Évoluant dans le champ de la réalité virtuelle, le producteur et réalisateur Gwenaël François a développé, avec Oto’s Planet (2024), un dispositif mobilisant lui-aussi la gestuelle de l’utilisateur. Un pincement de doigts est en effet requis pour saisir ou activer certains objets nécessaires à la progression du récit. Il faut se munir d’un casque VR pour entrer dans le monde bariolé d’Oto’s Planet, où vivent le protagoniste éponyme et son animal de compagnie en toute autonomie. Une vie insouciante, faite de cueillette, d’amour et d’eau fraiche, au plus près des étoiles. Cet idéal s’effondre le jour où débarque Exo, un personnage froid et cruel venu bousculer de façon autoritaire la routine de notre héros. L’intrus repousse aussitôt Oto, puis trace à la craie une frontière sur le globe, avant d’ériger un mur par lequel le vilain s’est accaparé le seul arbre fruitier du globe… Difficile de ne pas reconnaitre dans ce scénario une certaine tendance humaine à l’expropriation, à la séparation, quitte à employer la force en vue de s’octroyer les biens prodigués par la nature. Une lecture contemporaine que Gwenaël François confirme : « Au moment où je réalisais Oto’s Planet, Trump se lançait dans la construction d’un mur le long de la frontière mexicaine. Mais sa résonance est plus large, du fait que, depuis toujours, il y a une propension humaine à ériger des frontières en vue d’accaparer des ressources. » Une lecture contemporaine qui n’a pas échappé aux festivals : Oto’s Planet a notamment remporté un Lion d’or à Venise l’année dernière et glané une soixantaine de sélections internationales.
Enfin, à travers son Dialogue avec Marc Aurèle, Bodo Korsig ressuscite la pensée de l’illustre empereur romain (121-180). Face à l’effigie monumentale qui se dresse face à lui, le public se présente devant un micro, incité à dialoguer avec l’auteur des Pensées pour soi-même. L’artiste allemand a mis plus d’un an à réaliser ce dispositif obtenu au moyen d’une l’IA générative, qui produit un rapprochement concret entre le passé et le présent. L’Histoire devient ainsi palpable, dynamique et même ludique, tout en pouvant conduire le spectateur à se rapprocher par la suite des textes antiques.