Amazon licencie en masse. ArcelorMittal menace de le (re)faire. Deux saignées sociales qui alimenteront un chômage en augmentation tendancielle

« Luckless Luxembourgers »

Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 13.02.2026

La hausse du chômage, voilà sans doute la tâche la plus visible sur le bilan économique et social de la première moitié de mandature de Luc Frieden (CSV). Il avait été élu après avoir fait campagne sur son expertise du monde de l’entreprise et son aptitude à redorer le blason du Roude Léiw prétendument terni par dix ans de coalition bleu-rouge-vert. Depuis fin 2023, le taux de chômage est passé de 5,5 pour cent à 6,2 pour cent… alors qu’il a légèrement baissé dans le reste de l’UE et la zone euro sur la même période. Sur la seule année dernière, le nombre de nouvelles inscriptions de demandeurs d’emploi a augmenté de 21 pour cent. Et les créations d’emploi n’ont pas suffi à compenser. Loin de là. Le nombre de demandeurs d’emploi résidents a augmenté de huit pour cent sur un an et s’établit à 21 090 personnes.

On pourrait penser que la coalition Gambia s’en était plutôt pas mal sortie. Elle avait ramené le chômage de 7,2 pour cent en juin 2014 (au plus fort de la crise consécutive aux subprimes) à 4,7 pour cent en juin 2022 (avec un regain pendant la pandémie). Depuis, la statistique ne cesse de grimper, doucement mais sûrement. Surtout à cause de taux d’emploi faiblards… à l’instar de la croissance du PIB. Pour la fondation Idea, un taux de chômage élevé (en l’espèce supérieur à la moyenne européenne) « revient à envoyer un signal explicite de décrochage (moins d’opportunités qu’ailleurs ou qu’avant) à ceux potentiellement intéressés » de travailler au Grand-Duché. L’époque glorieuse du plein emploi luxembourgeois narrée par Life Magazine en avril 1952 est révolue. Le Luxembourg ne comptait alors que huit chômeurs soit 0,0026 pour cent de taux de chômage, selon l’hebdo américain dans son article « Luckless Luxembourgers ». « François Nimax of the Office National du Travail, a government official who works hard at keeping track of the jobless, often says ’There is no unemployment’ ». Le non-emploi existait bien sûr, mais la population rechignait à demander un revenu de compensation ou tout simplement à s’inscrire comme demandeur d’emploi à cause d’une « connotation négative » associée, écrivait le Ceps-Instead (ancien Liser). Le chômage, insignifiant dans les deux tiers des Trente Glorieuses a amorcé son aggravation avec la crise sidérurgique dans les années 1970 pour revêtir une dimension cyclique, oscillant entre 3,5 et sept pour cent depuis les années 1990.

Dans une brochure publiée le 28 janvier, le think tank Idea relève néanmoins plusieurs changements dans la « nature du chômage » : Il y a de plus en plus de chômeurs qualifiés (32 pour cent fin 2025 contre treize pour cent en 2013). La proportion de demandeurs d’emploi originaires de pays extérieurs à l’UE est passée de 14 à 24 pour cent (internationalisation de la main-d’œuvre ). Surtout, la part de Luxembourgeois a fortement augmenté depuis deux ans (25 pour cent) pour atteindre 7 104 personnes. Il n’y a jamais eu autant de chômeurs luxembourgeois. « Le nouveau ministre du Travail, décidé « à inverser la courbe », aura fort à faire, conclut Idea.

En termes d’emploi, la demande du secteur public a joué un rôle contracyclique majeur ces dernières années. Dans sa dernière Note de conjoncture (pour le troisième trimestre 2025), le Statec évoquait les recrutements dans les services de santé, d’éducation, d’administration, d’infrastructures et de défense qui soutenaient la création d’emplois, « avec des rythmes encore élevés en 2025, avant une décélération progressive », concomitamment à une reprise dans le secteur privé… une reprise que le quatrième trimestre n’a pas confirmé. Depuis, Amazon a annoncé un plan social affectant 370 postes (sur 4 000) au Luxembourg . Le plus grand plan social de l’histoire selon les syndicats. Le géant du e-commerce, quatrième employeur du pays, a rejeté tout plan de maintien dans l’emploi. Amazon prend contact avec les employés concernés depuis le début du mois de février. Parallèlement, le géant de l’acier ArcelorMittal a lancé une revue de ses fonctions administratives partout en Europe et notamment au Luxembourg où un périmètre de plus d’un millier de postes est étudié. L’objectif : économiser en opérant ces fonctions depuis l’Inde ou la Pologne.

Dans son avis sur le projet de budget 2026, la Banque centrale relève que la part du secteur public dans les créations nettes d’emplois est passée de moins d’un quart avant la crise financière à près de trente pour cent durant la période post-crise et pré-Covid, puis à quarante pour cent après la pandémie. La croissance de l’emploi aurait été « particulièrement importante dans la branche administration publique et, dans une moindre mesure, dans la santé humaine et action sociale et l’enseignement », notent les services de Gaston Reinesch. « Je ne crois pas qu’on puisse continuer avec une augmentation de l’emploi dans la fonction publique comme on l’a fait ces dix dernières années », confie Marc Spautz (CSV) au Land. « Ça, c’est mon avis personnel », précise le nouveau ministre du Travail.

Les finances publiques couinent. Le poids croissant de l’administration centrale n’est pas compensé par les recettes fiscales. S’ajoute le coût grandissant des mesures de soutien à l’emploi. Il a triplé en un peu plus de quinze ans, alerte la BCL. Il est passé de 379 millions d’euros en 2008 à 1 085 millions d’euros en 2024. Les dépenses totales du Fonds pour l’emploi sont ainsi passées de 0,9 pour cent du PIB en 2008 à 1,3 pour cent en 2024 (avec un pic à 2,8 pour cent en 2020).

Parmi ces dépenses figurent celles pour le chômage partiel. Bien que marginales dans l’enveloppe globale pour l’emploi, elles ont considérablement augmenté depuis dix ans. Signe du succès d’une mesure permettant de masquer la conjoncture maussade et de modérer la hausse du taux de chômage. Notamment depuis la mise en place en 2021 du régime de chômage partiel pour difficultés économiques conjoncturelles, lequel a facilité l’accès au dispositif pour les secteurs déterminés comme en crise. « Il convient aussi de souligner que, depuis la pandémie, le régime de chômage partiel est mieux connu des dirigeants d’entreprise, ce qui peut expliquer un recours plus régulier à ce mécanisme », écrit le ministère de l’Économie au Land. En 2020, à cause du confinement, les dépenses en chômage partiel (l’État assume 80 pour cent des salaires) avaient frôlé le milliard. Elles sont revenues à un rythme de croisière autour de vingt millions d’euros annuellement. Actuellement, les demandes proviendraient majoritairement de l’industrie manufacturière qui est considérée en crise en raison de la conjoncture internationale, des coûts de production élevés et des répercussions de la crise énergétique. Il faut croire le Forum Royal sur parole. L’attribution des aides de chômage partiel par le Comité de conjoncture reste une boîte noire (voir encadré).

Face à l’augmentation des dépenses liées au chômage, Marc Spautz s’inquiète : « Si l’on continue ainsi, le Fonds pour l’emploi va devenir déficitaire. » Surtout que se profile la menace de la révision de la réglementation européenne sur la sécurité sociale. Une fois votée, le Grand-Duché devra payer les allocations chômage des frontaliers en vertu du renversement de la charge de l’indemnité, du pays de résidence vers celui de l’emploi (perdu). Le ministère du Travail ne peut évaluer le montant supplémentaire induit par une éventuelle révision des règlements européens afférents (883/2004 et 987/2009) tant que le périmètre n’est pas défini, nous dit-on au Rousegäertchen. Les discussions au niveau européen se poursuivent depuis 2016 et achoppent sur ce point précis depuis 2019. « Je ne sais pas si on va résoudre le problème avant la fin de l’année », prévient Spautz. « Je crois que cela peut durer encore un certain temps », poursuit-il. L’Allemagne est dans la même situation que le Luxembourg avec la Slovaquie et la Pologne et la France avec l’Espagne, complète le ministre luxembourgeois.

Un arrangement pourrait être trouvé de manière bilatérale avec le gouvernement français. Le Grand-Duché rembourse actuellement les trois premiers mois d’indemnités chômage. Ce qui coûte soixante millions d’euros par an au Luxembourg. La France aimerait que cinq mois soient remboursés, explique son ambassadeur au Land. Christophe Bouchard souhaiterait que les négociations aboutissent « à une solution transitoire convenable pour la France » au deuxième semestre dans le cadre de la prochaine conférence intergouvernementale. « C’est l’un des deux gros sujets sur lesquels, effectivement, nous n’étions pas parvenus à nous mettre d’accord » à la dernière réunion du 11 décembre, poursuit le diplomate. L’autre étant la fiscalité du télétravail. Ce jour-là, Marc Spautz était investi par le Grand-Duc et n’avait pas rencontré son homologue français. Il estime aujourd’hui « qu’il faut regarder la situation économique dans son ensemble » : « On a déjà fait beaucoup d’investissements, dans des pays limitrophes, y compris en infrastructures. On a déjà donné quelque chose. » Pas sûr qu’un accord soit scellé cette année.

Pour le nouveau ministre du Travail, ancien secrétaire général du LCGB, la mère de toutes les batailles est la restauration du dialogue social. « C’est primordial afin d’avancer dans les différents dossiers importants pour l’économie et pour le marché de travail », assure Marc Spautz. Son prédécesseur (démis), Georges Mischo, et le Premier ministre ont considérablement détérioré les rapports avec les syndicats. « Ces deux dernières années ont été largement perdues », écrivent l’OGBL et le LCGB dans un courrier envoyé lundi à Luc Frieden et relayé par RTL. De nombreux chantiers sont à l’abandon. Les syndicats se plaignent que seuls des discussions sur l’organisation du temps de travail, la transposition de la directive sur les travailleurs de plateforme et l’ajustement du salaire social minimum ont été entamées. Il y aurait « urgence avérée ». OGBL et LCGB appellent en outre au renforcement des outils de maintien dans l’emploi (notamment face au plan social chez Amazon), à la refonte de la législation sur le reclassement et à la mainmise de l’humain sur l’intelligence artificielle.

Marc Spautz est aligné. Il reconnaît l’urgence et prévient que tout dossier qui n’est pas déposé à la Chambre avant la fin de l’année ne sera sans doute pas voté durant cette mandature. Concernant l’IA, le ministre promet d’étudier les secteurs affectés.

Il souligne que 5 000 postes ne trouvent pas preneurs. Des tentatives de redéploiement des salariés vers les secteurs porteurs, avec « l’instauration d’une gouvernance des compétences » (former selon les besoins), sont opérées via le Skills Plang mené par l’Adem. Parallèlement, les ministères de l’Économie et du Travail mettent en musique l’engagement programmatique du « Haut comité pour l’attraction, la rétention et le développement de talents ». Six axes de travail y ont été dégagés. Lors d’une conférence de presse le 28 janvier, Lex Delles et Marc Spautz ont présenté les deux premiers : Promouvoir les opportunités d’emploi offertes par les entreprises locales à l’échelle internationale et simplifier l’accueil des talents internationaux. De cette volonté est née la plateforme workinluxembourg.com où le premier argument de vente est « safe & secure ». Mercredi, le Parlement a voté une loi censée favoriser la réinsertion des jeunes dans le monde du travail. p

Confidentialité mal placée

Interrogé sur France Inter cette semaine sur une prétendue « transparence » du Department of Justice américain qui a publié les Epstein Files, le journaliste de Mediapart, Fabrice Arfi, a introduit sa réponse par une réflexion lexicale. La « transparence » supposerait de regarder à travers et relèverait d’une certaine impudeur. Celui qui a révélé le financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy et d’autres scandales dans l’Hexagone voisin préfère le terme « publicité », bien que galvaudé par sa dimension commerciale. De publicité il n’est pas question pour les entreprises qui sollicitent le chômage pour compenser un ralentissement conjoncturel. Le ministère de l’Économie (celui de Lex Delles, DP, comme celui de Franz Fayot, LSAP) refuse de divulguer ces bénéficiaires de fonds publics car « une telle démarche affecte la confidentialité des entreprises concernées ». Le Forum Royal refuse même de publier le code NACE, car il correspondrait ici souvent à une seule entreprise. Le département presse de Lex Delles précise cependant que « le secrétariat du comité de conjoncture suit attentivement les entreprises qui recourent au dispositif sur des périodes prolongées. Chaque demande de chômage partiel doit également être cosignée par la délégation du personnel de l’entreprise, ce qui permet de prévenir les abus », explique-t-on. Une délégation du personnel mettrait-elle un veto à la direction au risque de provoquer des licenciements secs ? On peut en douter.

La société (ou les contribuables, autrement dit) ne doit-elle pas savoir comment est utilisé le fruit de son travail ? L’on sait de source officielle (loi) que l’État reprend pour 273 millions d’euros une partie du futur siège d’ArcelorMittal parce que le groupe sidérurgique n’a pas réussi à trouver d’autre coloc, ceci quelques années après avoir racheté (via la BCEE) son palais devenu passoire énergétique (pour un montant, lui, caché). L’on sait aussi (par la publication d’un tableau détaillé) combien la presse, secteur en crise structurelle, touche en subsides étatiques. Les montants, média par média, sont parfaitement publics (456 000 euros en 2024 pour le Land). Le marché de la presse n’est pas moins concurrentiel qu’un autre. Pourquoi publier pour les uns et pas pour les autres ? Hé bien pour ne pas déplaire aux entreprises qui menaceraient de partir et ainsi nuire à l’attractivité du Grand-Duché. Ou alors pour acheter du temps et ne pas perdre de crédit politique à cause d’entreprises emblématiques multipliant les pertes (comme la pâtisserie Namur qui a bénéficié de la mesure). Et pourquoi cesser cette opacité puisque tout le monde (ou presque) s’en accommode ? pso

Pierre Sorlut
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