Une fois l’agitation de la rentrée littéraire retombée, restent les prix littéraires décernés aux quelques happy few – alors que les 480 romans restants risquent de tomber dans l’oubli. Un tour d’horizon en deux volets, entre analyse du palmarès et coups de cœur à la marge

Tout ira mal, ne t’en fais pas

d'Lëtzebuerger Land du 14.11.2025

« Aucune écrivaine n’a envie d’écrire un livre. L’envie appartient aux affaires mondaines. […] Il n’y a pas d’envie dans ce coin, ma puce. Il n’y a même pas de volonté. […] S’il y avait de la volonté, ce serait terminé, car qui commande la volonté ? C’est la petite personne, moi je, moi, moi, nanana, ça n’a pas d’intérêt. »

C’est Claudie, une « vieille lesbienne ultra-puissante », qui parle ainsi dans Les Forces de Laura Vazquez, doublement couronné par le prix Les Inrocks et le prix Décembre. Force est pourtant d’admettre qu’en-dehors de cette arrière-salle d’un bar dans le roman de Vazquez, le « moi je » n’a pas fini de faire parler de lui tant l’autofiction est au cœur d’une rentrée littéraire assez nombriliste : sur les huit romans de la deuxième sélection du prix Goncourt, sept étaient des autofictions ou des récits familiaux.

Il y a, heureusement, un autre dénominateur commun aux œuvres qui viennent d’être récompensées, la semaine dernière, par l’un des innombrables prix littéraires décernés tous les ans comme autant de signifiés témoignant de la bonne santé de la littérature contemporaine en France. Et ce dénominateur commun, ce sont les femmes – les violences faites aux femmes, mais aussi leur force, leur combat, leur persévérance, qui sont autant de lueurs d’espoir dans des œuvres souvent sombres.

À commencer par le magistral La maison vide de Laurent Mauvignier, premier prix Goncourt pour les belles Éditions de Minuit depuis Je m’en vais de Jean Echenoz en 1999. Si le roman part du besoin de l’auteur de savoir s’il est possible de détecter, dans son histoire familiale, des signes prémonitoires expliquant le suicide de son père, l’auteur explorant de potentiels traumatismes transgénérationnels tout en dénonçant la nocivité d’un silence qui ne permet de rien comprendre ni à soi ni à sa famille, ce suicide restera pourtant à la périphérie du roman, puisque Mauvignier évoquera plutôt la vie de trois aïeules.

Fresque romanesque au souffle long et aux phrases encore plus longues, La maison vide raconte l’histoire de Jeanne-Marie, dont on n’apprendra le prénom qu’au moment de sa mort, qui tout au long du récit n’est décrite que par périphrase (« la préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser ») avant de devenir la Patronne au moment où, son gendre Jules étant parti en guerre, elle reprend la gestion de la ferme et des terrains familiaux, Mauvignier décrivant ainsi, de la périphrase au prénom véritable, en passant par le sobriquet mi-révérencieux mi-moqueur, le passage d’une figurante au statut d’individu véritable.

Mais La maison vide raconte aussi la vie de sa fille Marie-Ernestine, dont la carrière de pianiste a été brisée par un mariage forcé, puis celle de sa fille Marguerite, « une forteresse de silences que personne n’a jamais voulu ouvrir » et que dans la famille de Mauvignier, on a essayé d’effacer à coups de ciseaux, sur les photos qui la représentaient – de la petite fille rejetée par une mère incapable d’y voir autre chose que le fruit d’un mariage qu’on lui a imposé à la collaboratrice alcoolique tondue à la Libération, la plume de Mauvignier, riche d’une tendresse bouleversante, ne juge jamais, montrant le poids de l’ordre social qui fait que les individus, plutôt que d’exprimer leur colère contre des coupables souvent hors d’atteinte – les hommes, en l’occurrence – piétinent souvent des innocents, en faisant d’abord des victimes, puis d’involontaires bourreaux.

Là où les destins s’oublient, délaissés par l’Histoire qui ne laisse pas de place pour les vies individuelles, effacés par une histoire familiale qui ne supporte que les parcours lisses, ignorant qu’aucune vie ne l’est, lisse, dès lors que les hiérarchies sociales et la politique s’en mêlent, Mauvignier recourt à la fiction, seul remède pour contrecarrer une amnésie en partie désirée par ses ancêtres : « C’est par l’invention que l’histoire peut parfois survivre à l’oubli. »

Chez Mauvignier, la fiction devient un outil épistémique, heuristique, les extrapolations et les hypothèses, à qui l’auteur fait prendre vie à partir de rumeurs, de photos, de récits fragmentaires transmis par chuchotement, permettant à ces trois destins de femmes de prendre vie : « Je crois que je me suis résigné depuis toujours à ne pas savoir et à écrire à partir de cet échec, ne faisant confiance qu’à ce rien, en puisant dans ce qu’il génère de visions imagées et sonores ». Ce n’est peut-être pas leur vraie vie ni la manière exacte dont ça s’est passé – mais parfois, l’approximation de la fiction est plus juste que ce que l’éphémère du réel nous fait traverser et que les mailles de nos souvenirs faillibles nous font retenir.

Dans Toutes les vies, couronné par le prix de Flore, Rebeka Warrior raconte la lente déchéance puis le décès de sa partenaire Pauline, morte d’un cancer du sein. Mêlant des extraits des carnets de l’autrice à des citations de ses lectures – souvent des mâles blancs, comme elle le note avec ironie – l’accompagnant dans son deuil, Warrior évoque la difficulté d’un quotidien aux côtés d’une personne aimée rongée par la maladie, mais aussi la vie sans sa colline, comme elle l’appelle, sa lente reconstruction avec l’appui de la drogue, des clubs berlinois, d’un nouveau projet musical et de la pratique de la méditation. Hélas, autant la musique de Kompromat, le projet issu de ce deuil dont la musicienne raconte ici la genèse, nous touche, autant ce récit, sorte de journal intime à peine transcendé en œuvre littéraire, peine à convaincre, faute à un style volontairement relâché, où l’autrice cherche à enrober sa tristesse d’une désinvolture qui, parfois, fait mouche (la scène hilarante de l’expérience de l’ayahuasca), mais souvent ne débouche que sur des poncifs (« de toute façon ce serait ma vérité, elle serait donc fausse pour les autres »), quand ça n’est pas carrément mal écrit.

Les Forces de Laura Vazquez est à la fois un roman, un essai et un long poème en prose centré autour d’une narratrice qui, quand on lui demande ce qu’elle fait dans la vie, répond avec l’humour caustique qui la caractérise : « Comme dans la vie je ne fais rien, je dis je suis poète ». C’est un ouvrage métaphysique et engagé, qui reproduit, dans la radicalité de sa forme, celle de son contenu. Revêtant la forme pastichée du bildungsroman métaphysique telle qu’un Sartre en écrivait au vingtième siècle, épousant tantôt les formes d’un traité posant Laura Vazquez en pendant féministe et remonté de Lucrèce, Les Forces explore les contingences de tout – que les atomes deviennent matière et que la matière se congréât en corps: que les différents corps constituent un corps social régi par des lois arbitraires. Comme il n’y avait aucune nécessité à ce que l’ordre social fût tel qu’il est, il est facile d’en concevoir un autre.

Osant imaginer cet ordre social différent, suivant sa narratrice dans un bar lesbien underground ou un immeuble où sont installées toutes sortes de sectes, comme la secte du sommeil, dont les membres refusent de contribuer à la productivité capitaliste de la vie éveillée en dormant 22 heures par jour, Vazquez dénonce non seulement un néolibéralisme dégradant, mais fait ressentir la poésie qu’il y a à rêver un autre monde : « Les propositions de ces sectes ne sont pas moins cohérentes que celles du monde ordinaire. Elles sont juste décalées. Ces décalages soulignent l’absurdité de notre ordre courant. Il nous apparaît alors comme un tissu d’absurdités, de rituels, d’automatismes sans fondement. » Et Vazquez de dévoyer avec un plaisir malin ces rituels tout en proposant un mode d’emploi pour le revêtir autrement, notre pauvre monde ainsi dénudé.

Aux antipodes de l’exercice de style parfois éprouvant mais souvent brillant de Laura Vazquez, Je voulais vivre d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre (prix Renaudot) est bien plus subversif que son titre ronronnant et sa forme – l’autrice pastiche Alexandre Dumas au point où l’on pourrait d’abord penser qu’il s’agit d’un simple spin-off – ne le laissent entendre.

Se glissant dans l’univers diégétique des mousquetaires de Dumas, dont les multiples adaptations cinématographiques auront assuré à n’importe quel citoyen français un tant soit peu porté sur la culture de son pays à avoir en tête l’intrigue, de Clermont-Tonnerre cherche à réhabiliter le personnage de Mylady en montrant à quel point elle fut victime de la misogynie de l’époque tout autant que d’innombrables quiproquos qui, suivant la logique feuilletonnesque de Dumas, dénoncent surtout un monde où la violence faite aux femmes ne choqua personne et où, au contraire, il fut de bon aloi de dénoncer une séductrice qu’on disait responsable elle-même d’un viol qu’on lui a fait subir, l’autrice allant jusqu’à ternir la réputation des mousquetaires afin de montrer l’injustice faite à Mylady.

Si l’intrigue et l’écriture demeurent donc conventionnelles, la subversion vient de ce que de Clermont-Tonnerre se livre à ce que Pierre Bayard appelle une intervention sur le terrain romanesque1 pour une contre-enquête des plus jouissives, l’autrice se « glissant dans les blancs » de l’hypotexte, dans ses « angles morts ». De sorte que la question provocante lancée par la narratrice de Les Forces – « toc, toc, toc, y a-t-il quelqu’un sous les phrases mortes ? » – trouve sa réponse possible dans Je voulais vivre : Sous les phrases mortes, l’on trouve la parole de celles dont on a voulu taire le récit.

1 Voir notamment Pierre Bayard, Enquête sur Hamlet. Le dialogue de sourds, Paris, Éditions de Minuit, 2002.

Jeff Schinker
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