L’attribution du Prix Nobel de littérature au Hongrois László Krasznahorkai met en lumière ce pays d’Europe centrale au riche canon littéraire, encore relativement méconnu. Petit tour d’horizon avec Csaba Papp, figure incontournable de la littérature magyare au Luxembourg

Ce vague sentiment de perte

d'Lëtzebuerger Land du 07.11.2025

Csaba Papp est un homme posé. Rien ne semble perturber ce quinquagénaire discret qui vit au Luxembourg depuis plus d’une décennie, après des études de littérature et un passé professionnel comme éditeur pour plusieurs maisons d’édition hongroises. Dans l’une d’elles, Magvető, Csaba Papp a côtoyé László Krasznahorkai, nouvelle vedette du monde littéraire hongrois et deuxième Prix Nobel de la littérature pour un auteur de ce pays, après Imre Kertész en 2002, lui aussi un ancien de la maison Magvető. Une bulle intellectuelle qu’il a quittée en 2013 lorsqu’il suit son épouse qui vient de décrocher un emploi auprès de la Commission européenne au Luxembourg. Csaba Papp travaille d’abord comme professeur de langue hongroise et intègre ensuite les services de la Cour de Justice européenne en tant que correcteur. Mais sa véritable passion, la littérature de son pays natal, lui manque au point qu’il commence à mettre en place un club de lecture qui entretemps a donné vie à une association sans but lucratif du nom de Bibliophile. Le succès auprès des expats hongrois est au rendez-vous, et bientôt Csaba, grâce à ses contacts en Hongrie, s’évertue à inviter des auteurs et autrices hongrois contemporains qui remplissent parfois des salles de cent à 150 personnes, un chiffre qui laisserait admiratif beaucoup de ceux qui s’occupent de soirées littéraires au Luxembourg. L’association organise jusqu’à dix rencontres par an. Csaba Papp est également impliqué, par le biais de l’Institut Liszt de Bruxelles, en charge des activités culturelles au Luxembourg, dans la programmation des poètes hongrois qui participent au Printemps des Poètes. Ainsi le public intéressé a pu y découvrir en 2024 la poétesse et écrivaine Krisztina Tóth, une des voix les plus vibrantes de la littérature hongroise actuelle.

Malgré cet engouement, la littérature hongroise peut parfois paraitre difficile à aborder. Csaba Papp y voit plusieurs raisons. Tout d’abord la langue : le hongrois n’appartient pas à la famille des langues indo-européennes, mais possède des racines finno-ougriennes, ce qui rend la traduction peu aisée, notamment pour la poésie, genre fondamental pour la littérature hongroise. Les thématiques ensuite : des auteurs classiques comme Antal Szerb ou Magda Szabó ont pu assez facilement trouver leur public en Europe de l’Ouest parce qu’ils cultivent une écriture qui suit de près certains modèles qui nous sont familiers. Une grande majorité d’écrivains hongrois enracinent leur œuvre dans un désespoir existentiel qui n’est pas sans rappeler certains textes de Kafka. La légèreté qui pourrait contrebalancer le côté absurde de l’existence est absente, contrairement à ce que l’on peut trouver dans les littératures polonaises et tchèques par exemple. Cela correspond peut-être à l’âme du peuple hongrois, tristement connu en Europe de l’Est pour son taux de suicide élevé. Dans ce contexte, Csaba Papp attire l’attention sur les expériences historiques du 20e siècle qui ont incontestablement marqué l’esprit national et la culture hongroise : les guerres perdues, le diktat du traité de Trianon en 1920 (la Hongrie fût amputée de deux tiers de son territoire historique, un traumatisme encore présent aujourd’hui et instrumentalisé par les forces politiques au pouvoir), la terreur du nazisme, puis du socialisme, et les moments héroïques mais tragiques de la révolution de 1956. « Tous ces événements ont indéniablement marqué non seulement les destins personnels, mais aussi l’inconscient collectif, et ils continuent de peser aujourd’hui, masquant l’incertitude face au pouvoir de l’époque, le sentiment d’impuissance, le manque de courage civique de la société, voire le refus de prendre ses responsabilités. Notre littérature dépeint également ces émotions, souvent exprimées sous forme de désespoir et de tristesse. Dans le cas d’Imre Kertész, l’expérience d’Auschwitz mène évidemment à des conclusions aussi sombres que celles qu’il expose dans l’un de ses livres, Kaddis : Pourquoi il ne pouvait pas avoir d’enfants dans un monde où toutes ces horreurs pouvaient se produire. Je pense que la situation est un peu différente dans le cas de Krasznahorkai. Bien que l’expérience historique soit également présente dans son œuvre, elle n’est pas aussi dominante. Il part d’une base plus générale, cherchant à documenter le déracinement de l’homme moderne, la perte de sens de sa vie. »

Le politologue bulgare Ivan Krastev, qu’on a pu suivre en tant qu’invité de l’Institut Pierre Werner en 2023, le constate dans ses livres et interventions publiques : il existe bien en Europe un fossé culturel entre ceux qui ont été enfants dans le système capitaliste occidental et ceux qui ont grandi dans le système communiste totalitaire. Csaba Papp le remarque dans les cours de langue qu’il propose au Luxembourg : « Je crois qu’il existe une expérience commune à l’Europe de l’Est. Un adulte roumain ou tchèque pouvait facilement comprendre les références culturelles à la Hongrie des années 70 et 80, tandis que pour un Espagnol ou un Néerlandais, cela posait de grandes difficultés. Il est évidemment difficile, par exemple, pour un citoyen d’un monde libre de comprendre ce que cela a dû être de grandir dans un environnement où chaque entreprise ou groupe d’amis avait un agent secret qui les dénonçait aux autorités, et où on pouvait finir en prison pour un commentaire mal placé. Le premier roman culte de Krasznahorkai, Satantango, dépeint avec une force élémentaire cette société et cette communauté humaine brisées et dysfonctionnelles. »

Mais quid de la situation actuelle ? Depuis quelques années, la Hongrie connait à nouveau de sérieuses régressions au niveau de la liberté de la presse et d’expression. Dans quelle mesure est-ce que cela influence le travail des écrivains hongrois dont certains, comme Krisztina Tóth, ont fait le choix de vivre à l’étranger ? « Il est évident qu’il n’existe pas en Hongrie aujourd’hui de censure comparable à celle du socialisme, ce qui ne signifie pas pour autant qu’il n’y ait aucun problème. Bien que l’édition fonctionne selon les principes du libre marché, l’influence de l’État sur la littérature et la culture en général ne peut être ignorée. Apparemment, la qualité professionnelle n’est pas toujours le seul critère d’attribution de prix ou de bourses de création, ce qui explique que, dans certains milieux artistiques, le dilemme se pose souvent quant à l’acceptation d’une récompense du gouvernement actuel. La littérature subit évidemment elle aussi ces restrictions, mais les écrivains ne peuvent être séparés de leur public. À cet égard, la situation est plus difficile pour les formes d’art qui nécessitent un soutien important, comme le théâtre ou le cinéma, où il est plus facile de mettre hors d’état de nuire les créateurs critiques du système. En réponse à la situation publique nationale, certains écrivains et autres créateurs ont exprimé des opinions critiques à l’égard du gouvernement ces dernières années ou ont choisi de s’expatrier. László Krasznahorkai en fait partie. C’est pourquoi les réactions des médias officiels et non officiels à la remise du prix Nobel furent assez contrastées : les félicitations ne manquaient pas dans les cercles officiels, mais souvent sous-entendaient que Krasznahorkai n’était pas un « vrai Hongrois » car il avait renié sa patrie par ses critiques. »

Csaba Papp continuera à s’engager pour la diffusion de la littérature hongroise contemporaine et de ses voix critiques. Une manière apothéotique de surmonter le vague sentiment de perte qui imprègne cette autre Europe, si proche et pourtant si lointaine, et que la littérature, à l’instar d’autres formes d’expression artistiques, nous permet de mieux appréhender.

Le titre fait référence au livre éponyme du polonais Andrzej Stasiuk, paru en français chez Actes Sud

Robert Weis
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