Poète, peintre et photographe, Joël Leick retourne sur les paysages de sa vie

L’art du livre et du papier

d'Lëtzebuerger Land vom 29.05.2026

À l’ère de l’IA et du tout digital, les œuvres sur papier de Joël Leick émeuvent par leur délicate matérialité. Alliance d’encre et d’huile diluée, de pigments et de mots étendus sur des pages qui se déplient verticalement ou horizontalement, parfois sur plusieurs mètres, elles opposent à notre temps leur qualité de présence en même temps que leur fragilité. Le travail du poète-plasticien charrie la longue histoire du livre illustré, depuis les enluminures médiévales où l’on s’adonne à l’ornementation de la lettrine, à des œuvres fondatrices de la modernité, telles que Le Fleuve (1874) de Charles Cros ou Un coup de dés jamais n’abolira le hasard (1897) de Stéphane Mallarmé. Bien connu au Luxembourg, où ses productions sont exposées depuis 1985, Joël Leick dévoile dans une belle exposition ses Paysages de papier.

Chaque artiste, selon l’ouvrage de Ernst Kris et Otto Kurz, a sa légende, et Joël Leick ne fait pas exception. Lors d’un repas dominical, un verre de vin est renversé sur la table, la tâche rouge se répand progressivement sur la nappe. Ce sera, pour l’adolescent, la vision de sa première « toile », accidentellement réalisée. Originaire de Thionville, dont il a repris les tons ocres de la vallée de la Fensch, Joël Leick laisse souvent place à la tache, aux éclaboussures et à leurs formes aléatoires. On le constate dès les premières salles de l’exposition, où se déploient de grands leporellos maculés de coulures uniformément bleues ou vertes. Des textures liquides et ductiles qui font écho au motif circulaire dont l’artiste aime ponctuer le papier Fabriano, sortes de gouttes dont certaines contiennent une feuille d’arbre. Aucun énoncé à déchiffrer ici, sinon celui de la vie, du cycle des saisons tel qu’il est introduit par l’élément sylvestre. Une feuille d’automne, qui par glissement renvoie aussi bien au support, à la feuille de papier, dans une mise en abîme entre l’activité créatrice de la nature et celle de l’humain. Un rapprochement auquel nous invite plus loin l’artiste, que ce soit par l’intermédiaire d’un herbier ou lorsqu’il écrit, au Cahier 3 de Pétri corps (2025), que « les Leporellos, une fois accrochés dans l’espace chantent, respirent ainsi comme respirent les arbres et le silence dans les petites abbayes romanes. » Les papiers de Joël Leick s’apprécient comme des organismes vivants. Et leurs différents composants sont liés entre eux par un étroit réseau de filets et d’avatars (tige, cordon ombilical). Ailleurs, des assemblages convoquent des photographies d’arbres et de feuilles auprès de leur traduction picturale, dans un écart poétique constitué de lignes et de points pouvant évoquer Mirò.

L’admiration de Joël Leick pour Arthur Rimbaud est connue depuis longtemps. Une vitrine présente un superbe ouvrage réalisé en hommage au poète et à ses séjours éthiopiens à Harar. Édité par Bernard Dumerchez, Passages (2016) constitue, plaque typographique à l’appui, la première édition des écrits de Rimbaud en amharique, un dialecte éthiopien dont le poète était familier. En 2019, l’ouvrage a fait l’objet d’un cadeau diplomatique ; il été offert par Emmanuel Macron au premier ministre de la république démocratique d’Éthiopie et Prix Nobel de la paix, Abiy Ahmed. L’art du livre est collectif et résulte de la rencontre heureuse entre un artiste et un éditeur. Dès le début des années 1990, Joël Leick se rapproche ainsi de Jean Vodaine, maître-typographe ayant œuvré avec Edmond Dune et Gaston Chaissac. Ensemble, comme un passage de témoins entre générations, Leick et Vodaine signent deux ouvrages : un « livre-tableau » qui se décline en une dizaine de planches gravées (Silence-Moments, 1992) ; puis une très belle miniature, Un Calice noir (1995), où la dimension plastique en vient à supplanter le texte, lequel se limite ici aux seules lettres du titre, sur le modèle des Gravures barbares (1989) de Jean Vodaine. Lors de son discours d’inauguration, Joël Leick aura mentionné quelques-uns de ses précieux collaborateurs, de Jean Vodaine à Roland Chopard, de Pierre Bourgeade à Richard Meier.

Cette longue tradition du livre illustré, Joël Leick l’a considérablement modernisée en faisant de la fabrication du livre une performance en soi. On se souvient de celle qu’il avait réalisée en marge de son exposition à la Bibliothèque nationale de Luxembourg (Les Territoires de Joël Leick, 2020) où il avait orné devant le public trois livres longs de six mètres chacun. Il a également contribué à renouveler la tradition au moyen de techniques mixtes (collage, peinture, monotype, gravure). L’exposition fait la part belle à ses récents Dry-Prints, un procédé d’impression photographique auquel l’artiste adjoint une plaque partiellement gravée. Il en ressort une image hybride, très travaillée, opacifiée par les opérations successives qu’elle a subies, à rebours du principe d’instantanéité inhérent au numérique. « Pour l’artiste, le procédé impose un retour à l’atelier, un refus de l’immédiateté, un temps de lecture de l’image », précise le commissaire de l’exposition, Philippe Lerat. Et d’ajouter : « Cette distance par rapport à l’acte photographique se caractérise par une nouvelle appropriation de l’image qui la marque comme un espace autonome et l’éloigne d’un simple prélèvement de réalité. »

À 65 ans, Joël Leick fait aujourd’hui retour sur son itinéraire, de Florange à Thionville, puis à Paris où il s’est installé au début des années 2000. Une vitrine réunissant de précédentes publications aux éditions Fata Morgana (Rectangles choisis, 2003 ; L’image possible, 2010), confère à la manifestation une dimension rétrospective, et peut-être bien nostalgique. À côté des lieux de son enfance, l’artiste hante comme une ombre certaines de ses vues. « J’avance et je porte l’histoire de la photographie et de la peinture. Mes maîtres sont là, j’ai vécu avec les morts ; j’avance pas à pas en défrichant ça et là », confie celui qui a travaillé avec Roland Topor, Fernando Arrabal et Etel Adnan.

Paysages de papier, exposition de Joël Leick au château de Courcelles de Montigny-les-Metz, jusqu’au 5 juillet

Loïc Millot
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