Marlou de Galles tatoue à l’ancienne des motifs du 19e siècle pour continuer à les faire vivre et rendre hommage au langage d’une classe populaire invisibilisée

Objectif musée

Le tatoueur français Marlou de Galles, photographié  à Bruxelles
Foto: Patrick Galbats
d'Lëtzebuerger Land vom 01.05.2026

Il a pour pseudo Marlou de Galles. Il y tient au point d’éviter de révéler son véritable nom. Une coquetterie d’artiste pour ce tatoueur spécialisé dans le tatouage traditionnel français. Il travaille à l’aiguille et non au pistolet électrique. Car, s’il a la tête au 19e siècle, il a les pieds bel et bien ancrés au 21e siècle. Et surtout, loin de se contenter de marquer l’épiderme, il révèle un parcours d’autodidacte audacieux puisque, à l’approche de la quarantaine, il vient d’entrer à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris pour préparer un diplôme en sciences sociales sur le tatouage. Et ce, comme il le précise lui-même, avec un simple bac en poche.

Le pull à manches longues que Marlou porte ce jour-là ne cache pas ses tatouages sur les mains et le cou. Et encore sont-ils moins attirants pour l’œil que les petits signes qui marquent ses pommettes et ses paupières. Sans parler de cette ligne fleurie qui parcourt le haut de son front. Son corps reflète son vif et lointain intérêt pour le tatouage. Être houspillé par son institutrice à l’école primaire pour avoir dessiné sur ses bras au stylo à bille lui a révélé le côté « sulfureux » du derme marqué à l’encre. À l’adolescence, la curiosité devient pratique. Avec ses copains, ils achètent en commun une machine à tatouer et s’entraînent les uns sur les autres. À l’époque, il ne se doute pas encore qu’il deviendra tatoueur – tout en étant graphiste, chef d’entreprise, et depuis le mois de septembre 2025, étudiant. Et encore moins qu’il entamerait des recherches universitaires sur « le tatouage ‘interlope’ populaire et non professionnel ».

« Je viens de la région bordelaise et d’une famille de classe populaire, précise-t-il. J’ai toujours côtoyé ces tatouages populaires traditionnels dans mon milieu. Ils avaient un côté sulfureux qui m’attirait. Mais à 18 ans, quand je me suis intéressé au tatouage, ce type de tatouage, c’était un truc de vieux, moche. Nous, nous voulions des tattoos un peu plus à la mode. »

Pour lui, la scission entre le tatouage traditionnel, plutôt mal vu, et le tatouage moderne, à la mode et esthétique vient de la démocratisation et la professionnalisation du tatouage. Marlou la date des années 1990 à 2000. Il n’oppose d’ailleurs pas les uns aux autres. Loin de là. Car si le tatouage est avant tout une « réappropriation de son corps », une affirmation d’une différence vis-à-vis des autres, la mode et sa vulgarisation ont permis de le banaliser. Sans cela, il admet qu’il n’aurait peut-être pas pu être chef d’entreprise – il s’occupe avec sa sœur d’une entreprise de coworking –, voire se lancer dans un cursus universitaire. Il ne voit donc « que du positif à vivre avec des tatouages ».

Il n’empêche que ces dessins naïfs qui ornaient les bras et torses des boomers de son enfance exerçaient toujours un attrait sur lui. D’un naturel curieux, il s’est renseigné sur ces tatouages traditionnels en parlant autour de lui. Puis, de fil en aiguille, en cherchant de la documentation sur la toile. Il y a une quinzaine d’années, il s’est aperçu que la plupart de ces motifs se retrouvaient déjà sur les peaux de personnes ayant vécu au 19e et au début du 20e siècle. « Ça m’a fasciné de savoir qu’il y avait une culture populaire très ostracisée et très mal vue qui s’était transmise depuis cent ans. » Car c’est en cultivant ce qu’il appelait alors son « jardin secret », en plongeant dans cette culture populaire, qu’il s’est rendu compte de sa force, de sa vitalité et de la multiplicité de cet art naïf singulier. D’une part, ces tatouages ont survécu au fil des ans. Ayant eu l’occasion d’intervenir en prison, il a constaté que certains motifs perdurent. Il découvre par ailleurs que ces dessins sont souvent « des métaphores avec plusieurs degrés de compréhension ». La simplicité apparente des motifs est finalement l’expression d’un langage « fleuri et intelligent » maîtrisé par des « gens qui n’ont pas eu les codes des classes dominantes ».

La fréquentation assidue de la Bibliothèque nationale de France et la sortie d’un livre – Les vrais, les durs, les tatoués : le tatouage à Biribi de Jérôme Pierrat et Éric Guillon —, ou encore la redécouverte à Lyon en 2024 de sept carnets de tatouages d’Alexandre Lacassagne, médecin légiste et père de l’anthropologie criminelle, ont été autant de coups de pouce du destin qui lui ont permis de défricher son terrain, de conforter ses recherches, et d’affirmer ses connaissances pour domaine qui fut longtemps dans l’oubli. Car ces tatouages sont ceux de prisonniers, de marins, de voyous, de prostituées, de militaires… Ceux d’une classe populaire et de ses marges qui, avec l’exode rural du 19e siècle a perdu ses repères en alimentant en main d’œuvre les grands centres urbains. Classes laborieuses, classes dangereuses argumentait Louis Chevalier à la fin des années cinquante tout en soulignant la peur que la classe populaire pouvait insinuer. Marlou y voit plutôt matière à protection : « Pour moi, ces gens ont développé un langage pour se protéger de l’ostracisation. On le retrouve sur les murs des prisons, les seuls mots qui ont perduré, dans la chanson réaliste et certainement sur les murs sous forme de graffitis. »

C’est la raison pour laquelle il se lance dans la reproduction fidèle de ces motifs d’antan. Il tatoue à l’aiguille pour rester au plus près des originaux sans y ajouter de fioritures si ce n’est sa patte. Il en a déjà réalisé un bon nombre qui se promènent aujourd’hui partout en France et plus loin encore puisqu’il n’hésite pas à aller tatouer à Londres, Bruxelles ou bientôt à Turin. Le piquage de la peau qu’il entreprend est une manière de préserver cette culture et de la transmettre… le temps de vie de ceux qui les portent. C’est tout le paradoxe du tatouage qui jongle entre pérennité et éphémérité. « D’une façon ou d’une autre, mon rêve est que cette culture traverse le temps », assure-t-il.

Il ne se contente donc pas de tatouer les peaux, les vraies. Depuis un an, il s’est lancé dans une nouvelle démarche artistique afin, à terme, que ces tatouages entrent au musée. Il crée ainsi une peau synthétique à base de silicone. « Je cuisine et je sculpte des fausses peaux que je tatoue. Je les coule ensuite dans de la résine pour créer des pièces d’art contemporain s’inspirant de ces tatouages du 19e. » Afin, espère-t-il, d’ouvrir les portes des musées à cette culture en lui donnant une valeur muséale. Un peu de patience est encore nécessaire puisqu’il n’en est qu’au début de sa série. Le Graal étant pour lui de pouvoir exposer au pied de la butte Montmartre, à la Halle Saint-Pierre, musée parisien consacré à l’art naïf, l’art brut, l’art singulier, l’art outsider.

Marlou vient de franchir une nouvelle étape en intégrant l’EHESS, sur les conseils de Christine Deslaurier, historienne chargée de recherche à l’Institut de recherche pour le développement. Cette école est particulière car, tel qu’il l’est précisé sur site, son diplôme « est un dispositif original visant à permettre à des personnes sans aucun diplôme scolaire ni universitaire d’intégrer le monde de la recherche en sciences sociales ». « Le processus est long et compliqué, assure Marlou, puisqu’il faut monter un dossier justifiant d’une démarche scientifique sur un sujet précis. Ensuite, un jury t’ouvre ou non les portes de l’école. » Il est d’autant plus heureux, qu’avec l’entrée dans ce cursus tout en étant accompagné par un enseignant-chercheur, ses recherches prennent une nouvelle dimension. Il s’intéresse en effet aux « restes tégumentaires ornés » c’est-à-dire les peaux tatouées dans son langage scientifique. Il a ainsi entrepris la tournée de musées – le Musée de l’Homme à Paris, le Museo di Antropologia criminale Cesare Lombroso à Turin et la Collection de l’art brut à Lausanne – afin de recenser et répertorier les tatouages de ces peaux prélevées sans consentement des intéressés et anonymisées. Il suffirait, par exemple, de retrouver un tatouage d’une peau conservée dans un des fichiers de police encore existants. Et de s’inscrire dans un projet de restitution, ne serait-ce que symbolique, de cette « culture populaire invisibilisée et mise au ban » et lui rendre ses lettres de noblesse.

Jacques Hillion
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