Un revirement après l’autre

d'Lëtzebuerger Land vom 01.05.2026

Luc Frieden, « le capitaine », a visiblement du mal à tenir la barque. Il a convoqué une Tripartite sous la pression. C’est de nouveau sous la pression qu’il en avance la première réunion de trois semaines. Celle-ci aura donc lieu dès le 12 mai, soit avant l’état de la nation. Luc Frieden l’a glissé en catimini, presqu’en contrebande, ce mardi à la Chambre des députés : « Nous allons nous voir pour une grande réunion à trois, afin d’avoir un échange plus large avec les partenaires sociaux, et également avec les experts du Statec et de l’énergie ». L’opposition a dû lui poser trois fois la question avant qu’il concède – du bout des lèvres – qu’il s’agissait bien de la première réunion de la Tripartite. (Elle continuera les 2 et 3 juin.) Une date restera cependant fixe : Le 19 mai aura lieu le discours sur l’état de la nation, un exercice solennel auquel Luc Frieden tient beaucoup. Qu’est-ce que le Premier pourra bien y dire, alors que les négociations à huis clos auront tout juste commencé.

Sam Tanson avait demandé l’heure d’actualité de ce mardi. Son exposé aura duré dix minutes. Une éternité pour Luc Frieden qui assistait, le sourire figé, à son propre démontage. La cheffe Déi Gréng a retracé ses retournements, critiqué son timing, pointé les pressions du coalitionnaire et de son propre parti. Elle lui a enfin a attribué la responsabilité au shutdown du dialogue social :« Vous avez trop promis aux uns et vous avez rencontré les autres avec trop peu de respect ». Le chef de fraction CSV, Laurent Zeimet, a volé à la rescousse du Premier ministre. (« Zwischen Luc Frieden und mich passen sogar ganze Telefonbücher, aber das verhindert nicht, dass man gut zusammenarbeiten kann », est-il cité vendredi dernier dans le Journal.) Du haut de la tribune, il a lancé : « ’Gouverner, c’est prévoir’, disait Pierre Werner » (en fait, la citation remonte bien plus loin, à la Troisième République). Puis d’assurer que l’index « ne sera pas remis en question » et d’insister sur l’importance de « mesures ciblées » : « On ne va pas passer avec l’arrosoir sur le pays ».

Luc Frieden s’est défendu, en recyclant ses éléments de langage (« mat roueger Hand », etc.). « Déi richteg Kris kënnt vläit réischt », a-t-il déclaré. Le Luxembourg ne la ressentirait pas encore « vraiment ». Il faudrait être préparé à un tel « choc éventuel ». Visiblement sous tension, le Premier ministre n’a pas voulu s’exprimer sur l’ordre du jour de la Tripartite, malgré les tentatives de Sam Tanson et de Marc Baum. La blessure narcissique de l’état de la nation 2025 est toujours fraîche. Luc Frieden dit avoir retenu sa « leçon », et renvoie la faute à l’opposition : « Ce jeu, vous l’avez également fait l’année dernière lors de la réforme des pensions. On disait en permanence : ‘Que veut le gouvernement ?’ Et quand nous l’avons dit, vous avez répliqué : ‘Ah, vous n’avez pas parlé avec les partenaires sociaux !’ »

L’opposition de gauche a revendiqué une Tripartite, tout en sachant que celle-ci, avec ses arrangements à huis-clos, allait la court-circuiter, et ceci des semaines durant. Sa motion demandant au gouvernement d’échanger « préalablement » avec la Chambre « sur l’ordre du jour et sur l’ensemble des données préparatoires en vue des négociations avec les partenaires sociaux », a été rejetée par la majorité. « Vous revendiquez une Tripartite et en même temps vous demandez que nous disions tout à la Chambre… Iergendwéi ass dat voller Kontradiktiounen », a lancé Luc Frieden à l’opposition. Le plus simple sera probablement que le Statec publie, comme en 2022-2023, ses travaux préparatoires directement sur son site. L’indépendance et l’impartialité des instituts de statistique ne s’usent que quand on ne s’en sert pas.

Bernard Thomas
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