La figuration est un sport de Combas

Rock painting

d'Lëtzebuerger Land du 24.04.2026

À la galerie Ceysson & Bénétière, Robert Combas dévoile de récentes créations spécialement réalisées pour L’état de mes choses, l’exposition conçue par Clémence Boisante. L’immense espace accueille de nombreuses peintures de grand format et une poignée de sculptures du plus bel effet. Le peintre s’est fait connaître à la fin des années 1970 comme l’un des hérauts de la Figuration libre, un mouvement nommé ainsi par Ben, qui n’en faisait pourtant pas partie. Le groupe prônait la liberté de peindre justement, et sa portée subversive lorsque celle-ci s’affranchit des catégories culturelles et esthétiques, sans préjuger de leurs valeurs. Ainsi trouve-t-on, à côté de références empruntées à la bande-dessinée, à la musique ou à l’histoire de la peinture, des signes insaisissables qui ne renvoient à rien de connu. Ce qui nous rappelle que la figuration libre est, aussi, une libre et universelle sémiologie de la vie.

Nostalgique de son enfance passée à Sète, où il passe ses journées à dessiner, Robert Combas revient souvent dans ses toiles à ses fétiches et ses idoles d’alors. On y reconnaît son admiration pour le rock, ayant lui-même pris part à la formation du groupe Les démodés avec Richard Di Rosa, mais aussi pour les figurines et les scènes de batailles qu’il réalise au feutre noir. Après s’être formé aux Beaux-Arts de Montpellier, Robert Combas est tôt repéré par Bernard Ceysson, alors directeur du musée d’art et d’industrie de Saint-Étienne. Il l’invite à rejoindre l’exposition Après le classicisme (1980). Son installation à Paris, peu après, l’amène à intégrer à son travail toutes sortes d’objets chinés dans les quartiers populaires de la capitale, avec une prédilection pour ceux qui lui rappellent ses origines méditerranéennes. Il en énumère un certain nombre dans un entretien filmé de l’époque : « J’aimais les peintures idiotes, dessus de porte, des cordes, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires, la littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeux, contes de fée, petits livres de l’enfance, opéra vieux, refrains niais, rythme naïf… ». Un joyeux bazar dans lequel il puise son inspiration. Dans un monde saturé d’images et de marchandises, les toiles de Combas sont remplies à ras bord, comme si elles étaient sur le point d’exploser. Elles se repaissent d’étranges figures cernées par de larges réseaux de traits noirs qui leur donnent un caractère profus et sinueux. On songe, par extension, à l’aspect rudimentaire des gravures sur bois, des pochoirs, ou aux dessins volontairement grossiers de Robert Crumb. Ces épais réseaux de cernes noirs peuvent aussi prendre la forme d’un feuillage touffus, à la façon du Douanier Rousseau. C’est pourquoi les figures de Combas nécessitent, pour apparaître, un certain temps d’observation de la part du regardeur. L’œil, pour cheminer vers le sujet représenté, doit démêler toutes les lianes qui filtrent et en obstruent la lisibilité. Pour nous y aider, Robert Combas, en joyeux pyromane, orchestre un feu d’artifices de couleurs aux tons piquants, acidulés, pop, choisies justement pour taper dans l’œil, pour irradier notre regard. Par effet de contraste, les couleurs tranchent avec les contours dont elles s’échappent miraculeusement.

L’ensemble des toiles réunies par Ceysson & Bénétière dresse, en creux, le portrait du monde tel qu’il va mal, même s’il s’agit de porter sur celui-ci un regard d’enfant, d’en rire afin de le désactiver, à la façon d’un exutoire. Une cohorte de personnages mystérieux, érigés presque à échelle 1, nous escorte avant que l’on rejoigne l’arène. Ils nous regardent de face, équipés d’attributs (masques, lance) évoquant ceux de lointaines ethnies, à l’instar de ce chaman à la tête bardée de bois dont le titre, enjoué, a valeur aussi de description (Le chaman à robe rayée. Il a deux grosses mains et deux gros pieds rougis. C’est peut-être le fameux dieu cornu d’avant le christianisme à ressort, 2026). Trois sculptures syncrétiques, plus loin, font écho à cette chevelure sylvestre et en poursuivent les hybridations « surnaturelles ». Tel est le cas de ce bronze à la bouche rouge dont les bras écaillés s’élèvent vers le ciel (Le spectre cornu en bronze, 2025), mais aussi de ce grand pot de Jean-Pierre Raynaud orné d’un visage et d’où s’échappent des jambes féminines qui ruissellent vers le haut (Pot de jambes en bouquet de pieds et de mollets, 2011). Un mannequin, nu, en constitue un ultime avatar. Alors qu’une feuille de vigne recouvre soigneusement son sexe, dans l’esprit pudibond de la Contre-réforme, sa tête s’affranchit de la bienséance en faisant place à un amas de branches noires, dans le goût tranchant de la post-modernité (L’homme à la tête de branche, 2025). Tout cela s’accompagne de titres-fleuves et amusés qui rompent avec l’esprit de sérieux qui sévit dans le champ de l’art. En marge des tableaux, toute une littérature extatique se donne ainsi à lire.

La peinture de Robert Combas est paradoxalement très bruyante. Ses figures, chargées de l’énergie du rock, sont en action, le plus souvent de profil. Ainsi de ce combat sans merci que se livrent dans une jungle deux hommes, l’un empoignant un revolver, l’autre un poignard (Violences, toujours ! La même histoire, les empires et les autres, vengeance, règlements de compte, arnaques, escroqueries, coup de feu et armes blanches. Amen ! Religions différentes, obligations de religiosité et violences contre les autres, 2025). Mentionnons également cette parabole écologique dans laquelle un poisson-homme est péché, qui se décline de l’autre côté en un arrosoir-squelette, qui pose le problème de la raréfaction de l’eau et de l’avenir des espèces (Le pêcheur est aussi arroseur en général. Il a deux têtes réelles, ça lui permet de faire deux choses en même temps. D’ailleurs, il a aussi trois bras, 2025). Lorsqu’elles ne sont pas agissantes, les figures expressionnistes de Combas éructent, bouches bées, à l’instar de cette toile au format carré (2 x 2m) où Donald Trump, entouré de drones, est en train de vomir à la face de l’un de ses interlocuteurs (Dégueulage horizontal avec drones exploseurs et têtes d’indigènes préparés anxiogènes, grosse bouche de l’enfer, 2025). À côté de ce tableau se trouve une toile où un autre blondinet frappe, à coup de club de golf, un homme au sol, dont on ne voit que le visage meurtri et couvert de sang. Celui-ci lève une main ouverte, telle une fleur, à la façon de la victime allongée dans Guernica (1937) de Picasso. L’exposition L’état de mes choses s’accompagne d’une série à l’encre et à la gouache que Combas a entamée dans les années 1990. Ce qu’il nomme ses Tatouages académiques sont des œuvres palimpsestes qui reposent sur un matériau préexistant, en l’occurrence des dessins anciens d’études académiques (principalement des portraits). Dessus, il repasse les lignes et les contours à l’encre, comme s’il tatouait littéralement les êtres représentés. Une façon d’associer la toile à la peau, l’académisme à l’épidermisme, la belle peinture à l’art ancestral du tatouage.

Robert Combas, L’état de mes choses, Galerie Ceysson & Bénétière Wandhaff, jusqu’au 30 mai

Loïc Millot
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