La publication de l’étude d’empreinte environnementale (EIE) du datacenter de Google à Bissen était un préalable au possible développement d’une infrastructure désirée depuis 2017 par le gouvernement. Alors que la consultation publique de l’épais dossier s’est achevée le 27 mars, le Méco a déposé le jour même un recours très documenté. Il regrette en particulier que Google use de l’argument du secret commercial et industriel pour ne pas dévoiler, entre autres, « la philosophie de conception » ou « les données énergétiques confidentielles ». Selon les conseillers juridiques du mouvement, les arguments justifiant cette clause de confidentialité sont légers. Des jurisprudences européennes ont déjà donné le droit au public d’obtenir ce type d’informations environnementales.
Parmi les nombreux points d’achoppement relevés, celui de la consommation énergétique de l’infrastructure est essentiel. Selon le Méco, le datacenter consommerait quinze pour cent de l’électricité utilisée au Luxembourg (soit plus que la totalité des ménages du pays), sans préciser la part de renouvelable utilisée.
Très étonnant, Google reconnaît noir sur blanc que le datacenter qu’il projette à Bissen sera bien plus énergivore que ceux qu’il construit ailleurs dans le monde. Il table sur un power usage effectiveness (PUE, l’unité de référence) de 1,3. Plus il se rapproche de 1 et plus il est vertueux. L’Agence internationale de l’énergie estime que le PUE moyen mondial pour les datacenters est de 1,15. Google lui-même publie que son parc mondial affiche un PUE moyen de 1,09. En conséquence, ses ambitions sont de construire dans la campagne luxembourgeoise un datacenter technologiquement dépassé.
Il est frappant de constater que presque aucune considérations environnementales n’ont été retenues. Y compris celles qui paraissent les plus évidentes. Ainsi, il n’est écrit nulle part dans l’EIE que la chaleur dégagée par l’installation sera réutilisée pour chauffer les bureaux. En cas de rupture d’alimentation en électricité, Google a choisi un surdimensionnement du nombre de générateurs diesel plutôt qu’un système hydride basé sur un grand nombre de batteries et un parc diesel réduit. De plus, le géant américain a prévu d’étanchéifier totalement le site (12 hectares), refusant de créer des parkings ou des toits végétalisés.
Comme l’a écrit Paperjam jeudi matin, la Commission européenne est sur le point de créer un label énergétique pour noter les datacenters en fonction de leur consommation d’énergie et d’eau, leur utilisation des énergies renouvelables et la revalorisation de la chaleur. Comme l’étiquette collée sur les appareils ménagers, le Data centre energy efficiency package pourrait être lancé dès cette année. Pour obtenir un « A », une valeur égale ou inférieure à 1,15 serait requise. Bissen en est loin et, pour le Méco, cela pourrait expliquer l’empressement soudain de Google pour obtenir l’autorisation de construire. Après l’arrivée du label, les normes seront plus contraignantes.
Google s’est trouvé un avocat zélé en la personne de Paul Konsbruck, le CEO de LuxConnect, opérateur de datacenters détenu à cent pour cent par l’État luxembourgeois. L’ancien chef de cabinet de Xavier Bettel (DP) au ministère d’État (avant qu’il rejoigne LuxConnect), invité sur RTL lundi dernier, a déroulé un discours sur mesure pour défendre le projet de Bissen. Impliqué dans ce dossier lorsqu’il travaillait pour le gouvernement (Bettel était aussi ministre de la Digitalisation), il a notamment déclaré qu’il préférait que ce datacenter soit situé au Luxembourg plutôt que dans un pays qui ne disposerait pas d’un cadre légal à la hauteur. Il a également soutenu que la consommation électrique avait été surévaluée par le Méco et que la récupération de chaleur n’était pas une option efficace. Dans son avis, le mouvement écologique énumérait plusieurs projets européens qui démontraient qu’il s’agissait d’une solution opérationnelle réaliste.
L’argument de Konsbruck selon lequel la création de ce datacenter ferait du bien à l’image du pays, « en tant que hub numérique européen », paraît difficile à entendre. Quel bénéfice réputationnel tirerait-on d’une infrastructure surannée, qui ne répondrait pas aux critères de modernité actuels et qui serait en totale inadéquation avec les problématiques du changement climatique et des nécessaires économies d’énergie à réaliser ?