Depuis une vingtaine d’années et après plus d’un siècle d’absence, les castors sont de retour au Luxembourg. En peu de temps, ils ont recolonisé presque toutes les rivières du pays et construit moins 300 barrages un peu partout. Ces bâtisseurs avaient disparu au XIXe siècle, chassés pour leur fourrure, leur castoréum (une substance odorante produite par une glande et utilisée dans la parfumerie) et aussi parce que l’Église avait décrété que, puisqu’ils vivaient dans l’eau, ils pouvaient être considérés comme un poisson et consommé le vendredi.
Besogneux et costauds avec leurs vingt à trente kilos, les castors sont des ingénieurs de l’environnement qui recréent des zones humides partout où ils s’installent. Mais leur goût pour la construction peut aller parfois à l’encontre des intérêts des propriétaires chez qui ils s’installent. Pour que tout se passe au mieux, le maître mot est l’anticipation. L’Administration de la nature et des forêts (ANF) est en charge de ce dossier, comme l’explique au Land Laurent Schley, chef du service Faune sauvage et chasse : « En général, les gens sont compréhensifs mais il faut aussi se mettre à leur place. Si un barrage cause des inondations qui bloquent des routes ou inondent leurs champs, il faut comprendre leur agacement ».
Pour avoir un coup d’avance, l’ANF effectue un monitoring le plus extensif possible. Par exemple avec les CFL, très concernés par le sujet. Les voies ferrées filent souvent le long des points bas, c’est-à-dire en fond de vallée, à proximité de rivières dont le cours a souvent été rectifié pour faciliter l’installation des rails. Par endroits, des tunnels ou des buses sont placés sous les voies pour laisser passer les cours d’eau ou anticiper les inondations en permettant aux rivières de s’épancher dans des bras morts. Or les castors sont des animaux qui ont le sens de l’effort utile. Réaliser un barrage à l’entrée de ces ouvertures est la garantie de créer rapidement une mare dont la hauteur d’eau sera suffisante pour cacher l’entrée du terrier qui mènera à sa hutte.
Un employé des CFL se charge de cette problématique, car l’affaire est sérieuse. « Les inondations à proximité des voies ferrées peuvent causer des infiltrations d’eau dans la plateforme, ce qui pourrait la déstabiliser », explique le service de communication. Des rondes régulières sont donc organisées pour vérifier les infrastructures. Dès qu’un barrage potentiellement mal placé est repéré, les CFL appellent l’ANF. « Nous combinons nos analyses environnementales et techniques pour trouver les meilleures solutions », expliquent les chemins de fer. Des systèmes de drainage peuvent être installés et, dans les cas extrêmes, les barrages peuvent être détruits. Tout cela doit se faire en règle avec le ministère de l’Environnement puisque les castors sont une espèce strictement protégée. Il est rigoureusement interdit de les tuer et de détruire leur habitat, sauf autorisation spéciale.
Dans les secteurs agricoles, l’eau retenue par les barrages de castors peut aussi submerger des terres cultivées ou pâturées. C’est le cas à Mamer. Encore une fois, le savoir-faire des castors épate. Frank Sowa pilote ce dossier pour le Sicona, le syndicat qui porte les questions environnementales de 43 communes du quart sud-ouest du pays. Il explique qu’à cet endroit, autrefois, existait une grande zone humide. Pour assécher ces terres fertiles, le lit de la Mamer a été contraint dans la deuxième moitié du siècle dernier. L’efficacité de la procédure était toutefois relatif, puisque cette plaine a toujours été régulièrement inondée, même avant l’arrivée des castors.
Lors de l’élaboration du deuxième cycle de la directive-cadre sur l’eau (2015-2021), ce site précis avait été proposé (mais pas retenu) pour la réalisation d’une grande zone humide. « Nous avons besoin de recréer de grands espaces inondables, parce que certaines espèces ne s’installent que si elles ont beaucoup de place. Un couple de bergeronnettes, par exemple, a besoin d’une zone humide d’au moins deux hectares pour s’installer. Cet endroit serait idéal pour un tel projet, les castors ont eu la même idée que nous ! » Depuis, l’idée est restée dans les cartons, priorité ayant été donnée à des sites où les travaux étaient réalisables plus rapidement. Où la main publique possédait déjà les terrains, typiquement.
Actuellement, la Mamer s’étand dans la plaine et, selon l’intensité des pluies, une belle mare ou un vaste étang est visible. L’eau recouvre des prés, devenus inutilisables, et trempe aussi les pieds d’un pylône supportant une ligne à haute tension. Les agriculteurs sont dédommagés par l’intermédiaire d’un contrat Biodiversité, qui les subventionne à hauteur de la perte de revenus.
L’ANF, l’Administration de la gestion de l’eau (AGE) et le Sicona se sont déjà rencontrés pour évoquer la situation. Sans surprise, ils souhaitent tous garder le barrage et les castors. Mais il faut encore déterminer le meilleur moyen pour y parvenir. La solution la plus simple serait d’acheter les terres concernées, mais qui s’en chargera? Lors des discussions préliminaires, la commune a fait savoir qu’elle n’en avait pas l’intention. Roger Negri, le premier échevin socialiste (qui détient notamment les ressorts de l’environnement et de l’agriculture) estime face au Land que « les communes ne peuvent pas gérer toutes seules ce phénomène nouveau, l’État doit être impliqué en premier lieu ». D’autant que cela lui permettra de répondre aux exigences du Plan national de protection de la nature (PNPN), qui demande expressément de protéger ce type de sites (zones humides, zones inondables naturelles, tourbières…) et même d’en créer de nouveaux.
Une réunion en haut lieu a été demandée, mais la demande reste pour l’instant sans réponse. Le ministère a confirmé au Land qu’aucun rendez-vous n’était actuellement fixé, mais que ses services travaillaient sur le dossier pour être en mesure de proposer prochainement des mesures concrètes. « Si l’on n’a toujours pas de réponse au printemps, nous les relancerons », fait savoir Roger Negri.
Plus au nord, du côté de Bigonville, Laurent Schley nous guide pour aller découvrir ces castors de près. Il emprunte un chemin de terre pour rejoindre le fond du vallon creusé par une toute petite rivière, la Schwärzerbaach. Large d’environ un mètre, bien calée entre ses rives tranchées, elle file vite et droit vers le lac de la Haute-Sûre. Quand la piste pénètre dans la forêt, les pentes sont de plus en plus escarpées. Une centaine de mètres plus loin, le ruisseau apparaît en contrebas et quelques minutes plus tard, le biologiste remarque les premiers signes de la présence des castors. Sous le couvert forestier sombre, la couleur claire des copeaux de bois frais au pied d’un tronc sur le point de tomber signe l’activité des rongeurs. « Vous avez vu, ils utilisent la pente pour faire glisser les troncs jusque dans l’eau », fait-il remarquer en montrant du doigt des couloirs formés par ces passages répétés. En hiver, les castors se nourrissent de l’écorce et ils se servent du bois pour monter ses constructions. En été, ils mangent toutes sortes de plantes et de jeunes pousses.
Une cinquantaine de mètres plus loin, le paysage change radicalement. Le petit ruisseau au débit rapide s’est transformé en grande mare tranquille. Le barrage se révèle alors. Un amas de branches soigneusement disposé, presque tressé, large d’une bonne quinzaine de mètres et haut de 1,50 mètre est érigé juste avant un petit pont. « Les castors sont malins, ils utilisent toujours au mieux les caractéristiques du terrain pour que leurs barrages soient les plus efficaces possible », souligne le scientifique.
Le ruisseau poursuit gentiment sa route en aval jusqu’à un deuxième barrage, beaucoup plus grand celui-là. Celui en amont ayant été construit après celui en aval, il est sûrement l’oeuvre des enfants du couple qui habite en contrebas. « À l’âge de deux ans, généralement, les jeunes castors quittent leurs parents pour s’installer ailleurs », précise Laurent Schley. Cela peut être à cent mètres, comme à cinquante kilomètres ou plus. Au Luxembourg, aucune étude n’a encore été menée pour déterminer les déplacements des castors.
Avec ce grand barrage, pour le coup, les castors n’ont pas joué la carte de la facilité. Plus que du pragmatisme, ils ont ici visé le gigantisme. La structure se trouve juste derrière la confluence de la Schwärzerbaach et d’un autre petit ruisseau sans nom. Long d’environ 80 mètres, haut de deux, le barrage est si impressionnant qu’on le repère sans problème sur le Geoportail. « Quand les étés sont secs, les deux cours d’eau ne sont plus alimentés mais le lac, lui, est toujours là. Ces deux barrages changent considérablement le biotope de cette vallée, qui a été complètement dynamisée. C’est très positif pour la biodiversité ! »
En amont de ces structures, le courant de la petite rivière est trop rapide pour que quiconque y trouve un habitat. Les rives taillées à la serpe illustrent une forte érosion. La force de l’eau lessive les sédiments qui partent dans le courant. Mais grâce aux barrages, l’eau est ralentie et s’étale à son aise au-delà des rives. Les batraciens (crapauds communs, grenouilles rousses, tritons alpestres, tritons palmés…) ont rapidement colonisé ces nouvelles zones humides. Les libellules et une foule d’autres insectes s’y sentent chez eux. Les poissons peuvent s’y reproduire : les amas de branches forment un excellent abri pour les alevins et les adultes peuvent même profiter de l’entrée des terriers de castors pour se cacher. La nature est ainsi faite que leurs prédateurs n’ont pas perdu de temps pour repérer ce nouveau garde-manger. Friandes d’insectes, les chauves-souris ont trouvé de parfaits habitats dans les arbres morts au milieu des nouveaux étangs. Les oiseaux, qu’ils se nourrissent d’insectes ou de poissons, n’ont pas mis longtemps pour arriver non plus. Même la végétation tire profit de l’éclaircissement de la forêt, créé par la coupe des arbres. Plus claire, la forêt se régénère avec davantage de diversité. C’est tout un cycle vertueux qui est ainsi relancé.
Ces zones humides sont d’autant plus précieuses que ces biotopes sont rares. Le rapport 2007-2009 de l’Observatoire de l’environnement naturel indiquait qu’entre 1962 et 1999, plus de 80 pour cent des zones humides avaient été détruites. Le Statec précisait en 2025 qu’elles ne couvraient plus que 0,3 pour cent du territoire. Il est écrit dans le troisième Plan national de protection de la nature, celui en cours aujourd’hui, que la restauration des zones humides est « un levier essentiel pour la biodiversité et l’adaptation au changement climatique ». Il souligne qu’« une accélération des efforts [...] est urgente, notamment au niveau des milieux ouverts et des zones humides ».
Les communes (via leurs syndicats en charge de l’environnement, comme le Sicona et le Sias), l’ANF ainsi que les ONG, portent régulièrement des projets de création de mares pour activer de petites zones humides. Ces efforts sont nécessaires, mais les castors sont bien plus efficaces. Pour le Land, Laurent Schley a effectué le calcul. Le pays compte autour de 300 barrages de castors, qui ont créé des étangs et des zones humides en amont (par la rétention de l’eau) et en aval (par l’élargissement des rives, causé par le ralentissement du débit). Leurs superficies sont très variables, puisqu’elles dépendent de la topographie, des dimensions du barrage et de l’envergure du cours d’eau. Ses estimations tablent sur des surfaces comprises, en moyenne, entre 10 et 20 ares, ce qui correspond aux études scientifiques menées à l’étranger. « Cela nous donne donc une surface totale de zones humides créées par les castors de 30 à 60 hectares dans l’ensemble du pays ».
Or reconstruire des zones humides coûte cher. L’ANF et les syndicats de communes tablent sur un coût moyen de 2 500 à 5 000 euros l’are quand ce sont eux qui s’y collent. Partant de cette estimation, Laurent Schley estime que la valeur monétaire du travail des castors se situe entre 7,5 et trente millions d’euros. Et encore, cette fourchette ne prend en compte que la création des habitats. « Il faudrait ajouter l’économie des frais de gestion annuels que le castor gère aussi lui-même, les effets positifs sur la qualité de l’eau (car les barrages filtrent les déchets et la sédimentation piège les polluants), sans compter la contribution à la protection contre les crues par la rétention de l’eau », souligne le biologiste qui voit dans le castor un allié extrêmement précieux pour la mise en œuvre du PNPN.
Qui plus est, l’animal a le bon goût de ne pas être trop regardant sur la qualité de l’eau dans laquelle il vit. Rappelons que le Luxembourg est le cancre européen en la matière. Selon l’AGE, aucune masse d’eau de surface n’est en bon état. Mais cela ne gêne pas le castor. De nombreuses études européennes et américaines détaillent la présence des castors dans des régions fortement peuplées ou industrialisées. Des taux importants de pesticides ou de métaux lourds ont pu être mesurés dans leurs corps sans que l’on puisse déceler des signes d’empoisonnement ou que l’on constate un déclin de leur population.
Aux États-Unis, les beaver believers constituent une large cohorte d’hommes et de femmes passionnés, qui vouent leur vie aux castors. Soit pour amour de l’animal, soit parce que les bienfaits qu’il octroie dès qu’il s’installe sont profitables à leur activité. De grands programmes de réintroduction sont menés depuis des décennies pour repeupler des rivières dans lesquelles ils ont été autrefois exterminés. Au Luxembourg, il n’y a même pas eu besoin de ces efforts, les castors sont revenus d’eux-mêmes. Un allié aussi utile et résilient mérite bien que l’on fasse un peu d’efforts.