Les désastres causés par une planète surchauffée qui ont émaillé ces derniers mois pourraient facilement faire oublier que la planète se trouve au sortir d’une phase froide de l’oscillation du Pacifique sud, autrement dit d’un épisode La Niña, qui n’a d’ailleurs pas empêché l’année 2025 de se distinguer comme l’une des plus chaudes de l’histoire. Face à ce contexte peu rassurant, les climatologues voient à présent poindre les premiers signes d’un épisode El Niño (phase chaude de cette oscillation) qui pourrait s’installer dès le mois de juin. Certes, selon les premières constatations, celui-ci serait de nature modérée. Pour le climatologue James Hansen et son équipe, l’accélération du réchauffement qui a eu lieu depuis 2015 a cependant pour effet que même modéré, un tel El Niño précoce – le dernier épisode de ce type remonte à trois ans seulement – pourrait avoir des conséquences sévères.
Hansen, de l’université de Columbia, s’est fait connaître en 1988 en témoignant devant le Congrès des États-Unis sur les risques liés au changement climatique. Depuis, il a avec insistance sonné l’alerte sur la gravité des déséquilibres qui en découlent et les risques de l’inaction, au point de devenir, pour certains autres climatologues, l’alarmiste de service. Début février, sur son blog « Climate Uncensored », il a fait le point sur les signaux en provenance du Pacifique sud, concluant que « même un El Niño modérément fort pourrait déboucher sur des températures record déjà en 2026 et des températures encore plus élevées en 2027 ». Il chiffre à 1,4 degré le nadir du réchauffement au courant du premier semestre de cette année, sous l’effet du La Niña en cours, et à 1,7 degré le maximum qui serait atteint au cours du premier semestre 2027. Revenant sur sa thèse d’une accélération du réchauffement depuis 2015, pomme de discorde avec nombre de ses confrères, il prédit que le palier de deux degrés Celsius de réchauffement, ultime retranchement de l’Accord de Paris, pourrait être franchi dès les années 30, plutôt que vers la moitié du siècle comme on l’assume généralement.
L’oscillation du Pacifique sud (résumée par l’acronyme anglais ENSO pour El Niño-Southern Oscillation), observée en premier par des pêcheurs péruviens qui avaient remarqué que ses épisodes chauds intervenaient en général vers la fin de l’année et les avaient pour cette raison baptisés du nom de l’enfant Jésus, résiste notoirement aux efforts de prévision parce qu’elle est impactée par une multitude de facteurs météorologiques eux-mêmes difficiles à anticiper. Pour autant, les scientifiques commencent à disposer d’un modèle raisonnablement robuste pour l’appréhender et l’ont aujourd’hui intégrée dans leurs modèles climatiques généraux.
À l’occasion de son post de blog, James Hansen, qui ne rate aucune occasion de réclamer davantage de courage politique pour traiter la crise climatique, plonge résolument dans la polémique sur l’accélération du réchauffement, ce qui est logique : c’est en effet, très probablement, une meilleure appréhension du phénomène ENSO qui est susceptible de trancher ce point de désaccord persistant entre climatologues. Gouailleur, il en profite pour décocher une flèche vers l’un des tenants des modèles climatiques classiques – sans accélération –, Zeke Hausfather, lui reprochant d’avoir contribué à cette discussion par le biais d’une projection comportant une marge d’erreur « assez grande pour rendre sa prédiction inutile si ce n’est pour servir à couvrir son postérieur ».
Ces chamailleries entre scientifiques chevronnés ont un côté bon enfant, sans doute délibéré de la part d’experts dont les désaccords portent sur la vitesse à laquelle cette planète, faute d’une décarbonation conséquente, va voir son habitabilité se dégrader voire être compromise au cours des prochaines années. Sans doute leur façon de générer un peu de distance face à ces perspectives angoissantes qui sont leur pain quotidien. Mais n’oublions pas qu’au-delà de ces divergences, tous sont fondamentalement d’accord sur l’urgence et l’acuité de la menace climatique, qui a pratiquement disparu de nos unes. Malgré cette dissonance criante, Jim Hansen, aujourd’hui âgé de 84 ans, conclut son post sur une note relativement optimiste. « Ne soyez pas trop pessimistes alors que les preuves d’une sensibilité climatique élevée s’accumulent. Une compréhension réaliste de la situation climatique, pour peu qu’elle soit reconnue publiquement, est le premier pas essentiel vers une prise en compte réussie du changement climatique », écrit-il, confiant que la pression en faveur d’une action climatique va augmenter à mesure que les températures globales approcheront les deux degrés additionnels et que les impacts climatiques se feront sentir. Désespéré par les politiciens qui « ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, la prochaine élection », il veut croire que les jeunes seront, eux, capables d’impacter l’avenir.