Pour renforcer son format, l’événement biennal s’est doté depuis 2025 d’un volet « Lab », qui a pour vocation, au-delà de constituer une étape supplémentaire pour Multiplica, de démontrer au public l’implication des Rotondes et de son réseau partenaire dans le processus génératif des artistes, notamment grâce à une résidence transfrontalière et au dévoilement de travaux in progress. Une démarche qui fait naturellement penser au TalentLab aux Théâtres de la Ville de Luxembourg : Les publics ne sont ainsi pas trop chamboulés, il sait à quoi s’attendre.
Lors de l’édition 2025, cet « espace d’expérimentation » figurait déjà quelques clins d’œil à la relation très étroite qu’entretiennent la vision et l’audition dans le large spectre des arts numériques, avec notamment l’œuvre très remarquée Another Deep de Sébastien Robert et Mark Ijzerman. L’art sonore prenait cette année la place de ligne directrice de l’événement. Avec tout d’abord les résultats des deux résidences organisées par les Rotondes avec la Ville de Metz et le tiers-lieu messin Bliiida. Présentés sur plusieurs créneaux ce samedi 21 février en fin de journée, il s’agissait des projets Parasites d’Amélie Samson et Aura de l’association Minuit 47.
Derrière ce mystérieux sobriquet nocturne se cache en fait une démarche plutôt porteuse de lumière et initiée par un duo qui semble prouver que, parfois, les rencontres sont destinées à se produire. En effet, l’ingénieur Victor Paredes travaillait déjà, en sa qualité de docteur en informatique musicale, au design d’interactions sonores à travers l’utilisation de capteurs sonores, pour des projets artistiques ou plus pédagogiques. Compositeur et musicien franco-luxembourgeois, Benjamin Gabriel a toujours eu à cœur, quant à lui, d’utiliser ses dons pour plus d’inclusion, notamment auprès de personnes en situation de handicap. Le fruit de leur collaboration de deux semaines en décembre dernier s’intitule donc Aura, un dispositif musical sans fil, modulable et basé sur des capteurs, conçu pour permettre une pratique musicale intuitive et collective. Une fonction évidente lors de la démonstration, au cours de laquelle chacune et chacun est invité à s’amuser et à interagir avec son entourage grâce à des objets ludiques – balles, haltères et autres gants connectés – qui produisent des sons spécifiques en fonction de la manière dont ils sont manipulés. Le résultat s’installe à la juste frontière entre joyeuse cacophonie et mélodie étrangement poétique, démontrant assez aisément l’utilisation potentielle de l’œuvre future dans des lieux culturels et médico-sociaux inclusifs… Mais le caractère onirique de l’approche de Gabriel et Paredes s’impose encore plus sur leur side project, un tapis tactile réalisé pour l’occasion qui produit lui aussi un éventail de sonorités, en fonction cette fois d’où la main de l’utilisateur se laisse s’y perdre : ici le bruit des vagues sur un tissus marin, là le vent dans une prairie lorsqu’une douce fourrure verte se laisse caresser, là encore le tumulte d’un volcan en éruption lors de l’approche d’une zone écarlate richement brodée… Une invitation à l’errance de l’esprit sensuelle, même si l’adjectif surprend les artistes, peut-être plus habitués aux caractéristiques scientifiques de leurs cocréations.
L’entremêlement entre design, art et son se retrouve également de manière claire dans Parasites, le projet en cours né de la collaboration entre Amélie Samson et l’artiste électro luxembourgeois Samuel Reinard, que l’ont connait mieux sous son nom de scène Ryvage. Chercheuse, artiste et designer, Amélie Samson place sa pratique « dans un réseau qui se compose aussi bien d’entités humaines que non-humaines, comme les machines » et s’inspire ouvertement de la pensée des commun, du « faire ensemble » et de l’open source - ce qui semblait la désigner d’emblée pour cette résidence et ce format Lab où le public est invité à questionner autant qu’à donner son ressenti… Parasites porte bien son nom, puisque ce sont des formes de vie physiques et presque vivantes que l’on découvre accrochées à nos appareils électroniques les plus ordinaires. Chacune d’entre elles est la personnification parasitaire d’un bruit numérique envahissant, insidieux ou tout bonnement désagréable de notre vie de tous les jours – notification d’un smartphone, bruit sourd d’un aspirateur, bips en tous genres – grâce à un sonogramme retranscrit à même son corps de silicone de ces vilaines bestioles xénomorphes, qui « respirent » grâce à un système de pompe à air mis au point par l’artiste. Une logistique qui représente d’ailleurs le plus grand défi pour le futur développement de l’œuvre, selon Amélie.
Qui dit ambiance inquiétante suggérée par la présence de ces organismes très contemporains, dit accompagnement sonore idoine, et Ryvage a réussi à s’emparer de cette mission grâce à une mise en relation assurée par les Rotondes, qui jouent ici ainsi parfaitement leur rôle d’accompagnateur dans le procédé générateur d’un nouveau projet artistique estampillé Multiplica. À ce sujet, Yves Conrardy, coordinateur général de la biennale, tient à souligner : « Le Lab permet prendre des risques et de sortir de notre zone de confort, de la même manière que les artistes que nous accompagnons. On saute ensemble à l’élastique et on espère sincèrement qu’il pourra tenir le plus longtemps possible grâce à cette collaboration. » Verdict l’année prochaine lors de Multiplica 2027 ?
En attendant, l’angle de l’art sonore n’est certes pas une gigantesque surprise : il semble devenir omniprésent, à l’instar des succès du Luxembourg Pavillion lors de la Biennale di Venezia 2024, avec l’œuvre A Comparative Dialogue Act d’Andrea Mancini et Every Island - un « gifs that keeps on giving » depuis ; de la dernière biennale KorSonoR de Genève ou encore de la biennale Le Mans Sonore qui sera parrainée cette année par Bill Fontana. Mais il est indéniable que le fait d’inclure le son comme élément pivot dans un festival d’arts numérique permet de stimuler encore plus les sens et les émotions des publics présents. Un impact indubitablement voulu pour la soirée du samedi, qui proposait en avant-première mondiale la diffusion de trois œuvres fortes dans le Klub des Rotondes. Dès la première seconde s’est ainsi retrouvée devant la scène un parterre très culty farty , en adéquation avec les lieux, pour découvrir la première partie très contemplative du triptyque proposé : Live AV 2 du collectif Sirr al-’Asrâr, au sein duquel on trouve notamment Zohra Mrad, artiste et designer multidisciplinaire d’origines tunisienne et luxembourgeoise. Puis gros coup de pied sur l’accélérateur avec une œuvre tonitruante, tant pour les yeux que les oreilles, du collectif Spime.im, qui s’est déjà produit lors de festivals internationaux renommés tels que Mutek, Ars Electronica ou Club to Club… Grey Line, leur nouvel opus, voulait frapper par son impact visuel et sa puissance acoustique : mission accomplie. Les thèmes d’actualité abordés, du changement climatique et de l’impact de l’humanité sur la planète au bombardement médiatique incessant, ont plongé des spectateurs en nombre grandissant dans une « ère de l’absurde » sans aucune pincette, et c’est tant mieux, tout en jouant le rôle de tête d’affiche puisque l’œuvre se retrouvait le lendemain au centre d’un Artist Talk animé par Françoise Poos et Vincent Crapon. Pour le dernier acte, c’est l’artiste audiovisuelle allemande Amelie Duchow – dont la présence sur scène pourrait tout à fait correspondre au prompt « montre moi l’allégorie d’une artiste audiovisuelle allemande sur scène » inséré dans ChatGPT – qui présentait sa dernière création envoûtante, Logos Mater, puisant son inspiration « dans divers éléments phonétiques et acoustiques liés à la nature intrinsèque des langues du monde ».
Alors que le Club et la Buvette continuent de se remplir en cette fin de projections, la DJ bruxelloise Clara D s’empare des platines installées au pied du mur d’enceintes devenu le nouveau totem des lieux. On ne croise pas que d’anciens piliers de bars de l’Exit07 et ça fait du bien : auteurs à succès, jeunes créatifs locaux et quelques expats venus tâter de la culture commencent à se déhancher – mais pas trop. À l’image de la collaboration entre les Rotondes et le Gudde Wëllen pour le volet festif, qui semble toutefois doucement mais sûrement trouver sa vitesse de croisière…