Retour au coin de la rue

d'Lëtzebuerger Land du 13.02.2026

En rejoignant la rue Auguste Charles, à quelques minutes de la gare de Luxembourg, on passe devant un restaurant indien, une épicerie grecque, deux coffee-shops et un magasin de vêtements « bio & fair » : pas de doute, nous sommes bien à Bonnevoie. En juillet dernier, un « tiers-lieu » créé et financé par la Ville de Luxembourg a ouvert ses portes au n°13, dans un local de 130 m². Objectif annoncé : créer un lieu de convivialité destiné à tous. Du mardi au samedi, de 10h à 20h, on peut y boire un café et discuter, profiter d’une bibliothèque partagée et d’une ludothèque ainsi que d’activités diverses. Ateliers de cuisine « mini-chefs », création de masques et séances de contes, petits concerts et projections, cours de danse et de yoga, café des mamans ou destinés aux personnes malentendantes... Un programme assuré essentiellement par des associations partenaires et des bénévoles.

Jill Weber est la co-animatrice du tiers-lieu pour Inter-Actions, l’association d’action sociale qui s’est vu confier la gestion de ce nouvel espace. « On ne se contente pas de dupliquer ce qu’Inter-Actions fait ailleurs, précise-t-elle. L’idée est de créer l’agenda à partir des demandes et des besoins des habitants, qui peuvent s’impliquer directement : par exemple, une dame qui souhaitait trouver des partenaires pour jouer au skat, un jeu de cartes allemand, a fini par animer un atelier ». Le tiers-lieu est ouvert sans interruption, y compris lorsque aucune activité n’est prévue. On y retrouve aussi bien les habitués du café matinal, le travailleur avec sa gamelle à midi que les inconditionnels de tel ou tel atelier.

Le mardi, à l’ouverture, boissons et viennoiseries soigneusement alignées attendent les premiers visiteurs. En route pour le coiffeur, Danielle passe faire le plein de romans. « Je me sers dans la bibliothèque puis je les ramène, explique-t-elle. Mon credo c’est de toujours partager ». Puis les participants du très populaire atelier danse font leur entrée ; presque exclusivement des femmes entre soixante et 80 ans, qui aiment se retrouver pour bouger ensemble et papoter. « Ça nous sort de notre petite routine, on ne se rendait plus compte qu’un tel endroit nous manquait dans le quartier, explique Maria, qui vit à deux pas. C’était déjà le cas à l’époque où les petits cafés étaient plus nombreux : ils étaient surtout fréquentés par des hommes ».

Aylin, la prof de danse bénévole, salue tout le monde puis se connecte à l’enceinte pour inonder la pièce de rythmes samba, salsa et merengue. Originaire de Cuba, elle anime l’atelier presque chaque semaine, avant de prendre son service dans le restaurant où elle travaille. « On a beaucoup de dames de cultures différentes : ça nous arrive souvent d’écouter des musiques de leurs pays » indique-t-elle. Chacun a sa petite histoire avec le tiers-lieu : une professeure d’anglais y anime un « English bookclub » ; Rosa, venue grâce à une amie, s’efforce désormais d’en convaincre d’autres (comme la sœur de sa pédicure) tandis que Boris, un jeune retraité de Mühlenbach qui travaillait à Bonnevoie, y revient régulièrement pour profiter du tiers-lieu. Tout comme Mathilde, 24 ans, il salue le côté intergénérationnel. Quant à Rita et Christine, qui se sont connues ici, elles s’impliquent à fond : elles animent des ateliers de création florale et de bijoux, cuisinent lors des repas partagés et ont donné un coup de main pour la déco de Noël. « C’est un bon moyen de rencontrer ses voisins à une époque où on se parle peu, expliquent-elles. Ici, avec la cuisine ouverte et son bar, la bibliothèque, la vitrine ouverte sur la rue, c’est plus chaleureux ».

Pensé comme « une maison hors de la maison » par le sociologue américain Ray Oldenburg, inventeur du terme en 1989, un tiers-lieu doit être « un terrain neutre » ouvert à tous, accessible largement et facilement, avec une communauté impliquée dans son fonctionnement. Des endroits qui ont essaimé un peu partout, au Luxembourg et ailleurs, depuis une douzaine d’années. En milieu urbain, ils abritent généralement start-ups et artistes ; un modèle bien différent de celui de Bonnevoie, qui ressemble un peu aux tiers-lieux ruraux où l’accent est mis sur le lien avec les habitants. En quelques mois, le local est devenu un point de ralliement que d’aucuns préfèrent au coffee-shop situé à côté, qui propose chaï latte et sandwiches véganes. « On ne s’y sentait pas très à l’aise », nous confie-t-on. Au tiers-lieu de Bonnevoie, on préfère son thé sans épices, merci.

Benjamin Bottemer
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