Maux dits d’Yvan

L’un cause, l’autre pas

d'Lëtzebuerger Land du 13.02.2026

Avez-vous entendu parler du ministre de l’Environnement ces derniers mois ? Probablement peu, car l’intéressé brille par sa discrétion. Pour vivre bien, vivons caché, doit-il se dire, en refusant de répondre à certaines sollicitations de la presse. Ne pas sortir du bois qu’il est pourtant censé protéger lui permet de vivre en bonne entente avec sa collègue de l’Agriculture et ne pas faire de l’ombre au credo de la nouvelle CSV qui remplace les soi-disant interdits des Verts par les allez-y et laisser-faire. Il est vrai que le CSV ne fait que s’aligner sur le nouveau Zeitgeist qui défait ce que la décennie précédente avait timidement mis en route.

Avez-vous entendu parler du chirurgien interdit d’opérer par la ministre de la Santé, mais aussi suspendu, antérieurement déjà, par son propre hôpital ? Probablement beaucoup. Car l’intéressé rue dans les brancards, ce qui est bien la moindre des choses pour un chirurgien, et crie son émoi sur tous les toits et toute la toile : Sur son site internet, il fait appel à la solidarité de ses amis, confrères et surtout patients, considérant que ses derniers sont au même titre que lui les victimes d’une « chasse aux sorcières », orchestrée par le Collège médical et la ministre de la Santé. Mobiliser sa patientèle pour un combat aux airs parfois de paranoïa contre ce qui est ressenti comme une injustice, voire une vengeance est un acte profondément antimédical, contraire à toute déontologie. En enrôlant ses patients dans son combat, le praticien ne fait guère preuve d’empathie pour leur souffrance.

L’empathie, pourtant, est la première qualité d’un médecin, fût-il chirurgien du genou. Le je-nous est en effet l’illustration-même de la relation qui lie solidairement le je à la communauté du nous. Qu’il s’agisse du colloque singulier qui fonde la relation médecin-malade ou de l’équipe pluridisciplinaire qui soigne le patient à l’hôpital. Faire, à l’intérieur d’un tel cadre, appel au Premier ministre relève au mieux d’une simple ignorance du fonctionnement de nos institutions, au pire de la mauvaise foi et de la mégalomanie. Rappelons simplement ici que le Collège médical et, partant, la ministre reprochent au chirurgien d’avoir opéré des ligaments du genou sans véritable indication. Rappelons aussi que les Hôpitaux Robert Schuman ont suspendu l’intéressé avant ces mesures de précaution et que les dénonciations ne sont pas anonymes mais signées et assumées par six spécialistes compétents et reconnus.

Le soussigné n’ayant tout comme le public aucune compétence en matière d’orthopédie, il faut maintenant laisser les experts et la justice faire leur travail en toute sérénité, mais l’intéressé devrait se souvenir que le ressenti ment, plutôt que de se plaindre de ce que l’opinion publique, qu’il est pourtant lui-même venu réveiller, l’accuse maintenant de faire joujou avec les genoux pour mettre du beurre dans ses choux et changer ses cailloux en bijoux, cherchant ainsi en quelque sorte des poux au hibou. Et gardons-nous de faire l’amalgame entre des fautes procédurales et d’éventuelles fautes médicales.

Vous l’aurez deviné, l’illustre inconnu est le propre frère de l’illustre connu. Par dépit de la non-élection du premier au poste de président de leur parti commun, le second a quitté le CSV pour aller rejoindre les rangs du DP. Si le premier refuse de recevoir la presse si l’entrevue ne débouche pas sur une situation « win-win », le second a sollicité les services d’une agence de communication pour faire la pub de sa cause. Or la médecine n’est pas une affaire de comm’, comme elle n’est pas une affaire de gros sous. Aujourd’hui, au Luxembourg, elle risque cependant de dériver vers de tels avatars. La résiliation unilatérale par l’AMMD, l’association des médecins, de la convention qui lie les prestataires de santé à la CNS, tout comme le projet de la Findel-Clinic (dont le chirurgien suspendu est un des promoteurs) vont dans le sens de la si décriée médecine à deux vitesses.

Le psychiatre que je suis y voit le symptôme d’une société qui a perdu le sens de la solidarité et de la mesure et qui voit dans les citoyens comme dans les patients non plus de véritables sujets, mais des consommateurs et des usagers. Ces dernières semaines, la presse et les réseaux sociaux ont monté une véritable affaire Wilmes. Avec d’un côté des « Wilmesards », thuriféraires, plutôt de droite, d’une médecine ultralibérale, qui se montrent solidaires avec celui qui se bat pour une telle pratique et, de l’autre, les « Antiwilmesards », protecteurs, plutôt de gauche, du système solidaire tel que nous le connaissons encore, qui s’alignent en gros sur les mesures de précaution préconisées par les Hôpitaux Robert Schuman, le Collège médical et la ministre.

Mais la médecine au Luxembourg a encore des atouts pour freiner la dérive mercantiliste. À commencer par l’immense majorité de ses médecins et soignants. Et si d’aucuns se rendent au Findel pour y ouvrir une clinic dont l’anglicisme rappelle le productivisme anglo-saxon, d’autres y vont pour prendre l’avion et se rendre dans des régions en crise pour y soigner des victimes, ce dont témoigne notamment le livre fort instructif Médecins sans frontières que vient de publier Gaston Carré à l’occasion du 50e anniversaire de l’association. Quant à leurs « concurrents » de Médecins du Monde, ils s’occupent des laissés pour compte de (pas seulement) notre système de santé. Tous ceux-là prêtent toujours le serment d’Hippocrate avec un seul i et non deux. p

Yvan
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