Du besoin d’alternatives devant le fatalisme technophile

Révolutions du soleil et des intelligences

Photo: lm
d'Lëtzebuerger Land du 13.02.2026

On ne compte plus, ces dernières années, le nombre d’ouvrages ayant mis en lumière des formes d’intelligence non-humaine. Que l’on songe à Comment pensent les forêts. Vers une anthropologie au-delà de l’humain (2023) d’Eduardo Kohn, à Toutes les intelligences du monde : animaux, plantes, machines (2023) de James Bridle ou à Collective intelligence (2025) de l’artiste Agnieszka Kurant, qui a fait l’année dernière l’objet d’une exposition au Mudam. La plateforme Elektron présente Here Comes The Sun, une exposition qui explore diverses formes de coopération entre les technologies humaines et l’intelligence des écosystèmes. Le soleil est l’astre autour duquel gravitent les trois installations sélectionnées par Françoise Poos et Vincent Crapon, à partir du postulat que les avancées technologiques ne sauraient s’exercer à l’oubli ou à l’encontre des intelligences naturelles existantes. La technologie est, ici, davantage conçue comme une médiation au service de la connaissance des environnements marin, forestier et solaire.

Le parcours débute par un montage anachronique de citations. La première vient d’Hamlet de Shakespeare (« Il y a plus de choses dans la terre et dans le ciel, Horatio, qu’il n’en est rêvé dans votre philosophie »), la seconde, plus récente, se réfère à James Bridle, qui fait partie des artistes exposés : « La vérité est toujours plus étrange, plus vivante et plus grande que tout ce que nous pouvons calculer » (Ways of Being, 2022). Une invitation à renouer avec notre environnement naturel, à ménager une pause à l’heure de l’accélération du temps de vie, à sortir du fatalisme et du fétichisme technophiles. « On entend souvent que certaines choses sont inévitables, que la technologie va prendre le dessus, voire qu’il faudrait aller sur Mars parce que la terre n’est plus vivable. Face à ce fatalisme, il existe des alternatives. Nous disposons d’une agentivité, nous pouvons faire des choix et nous avons des responsabilités à prendre. », rappelle Françoise Poos. Une quête d’alternatives qui se veut aussi bien une quête d’espoir.

Ainsi de l’ingénieux Solar Protocol que l’on doit aux trois membres principaux du collectif éponyme, Tega Brain, Alex Nathanson et Benedetta Piantella. Issu de la recherche scientifique, le trio a imaginé, en 2021, un internet solaire. Le projet est matérialisé sous la forme d’un site internet dont les données sont stockées sur des serveurs indépendants alimentés par l’énergie solaire. Son fonctionnement est assuré par une communauté de bénévoles nécessairement disséminés aux quatre coins du monde. Il faut en effet multiplier les serveurs portatifs, dans une sorte de complémentarité dont le soleil est à la fois la source et l’agent principaux. Tandis que les serveurs habituels carburent à l’énergie fossile, « les serveurs de Protocol Solar se parlent, se relaient ; le serveur qui reçoit à chaque fois le plus de soleil est allumé et transmet les informations », précise la curatrice. Dévoilé dans l’exposition, le prototype révolutionnaire surprend par sa légèreté. Une simple mallette suffit à le transporter ; fonctionnelle et réduite à ses composants essentiels, celle-ci contient deux panneaux solaires, un transformateur, une batterie. Sur la cimaise, un schéma en synthétise le fonctionnement, complété par une vidéo montrant son installation concrète sur le toit d’un immeuble.

Solar Protocol héberge par ailleurs un second site internet, réalisé en collaboration avec Rhizome, qui opère depuis 1996 comme une plateforme pour les nouveaux médias. L’association new yorkaise a mené auprès d’élèves de la ville des ateliers de dessins réalisés à partir du système d’encodage ASCII (American Standard Code for Information Interchange). Une technique qui, nous apprend Vincent Crapon, « date du début du web et utilise des chiffres pour faire des images légères, faciles à stocker sur un serveur très léger lui-aussi ». L’exercice visait à mettre à distance le culte des images en haute définition en recourant à des contraintes et à des imperfections créatrices. Des ateliers scolaires qui ont été initiés, une quinzaine de dessins est présentée ici, assortis des prénoms de chaque enfant.

La présence lointaine du soleil est au cœur de l’installation de James Bridle. Solar panels (Radiolaria series, 2022) est une œuvre elle-aussi fonctionnelle, constituée de trois panneaux solaires sur lesquels transparaissent autant de radiolaires. Façon, pour l’écrivain et plasticien britannique, de confronter une technologie humaine émergente à la complexité de micro-organismes marins invisibles à l’œil nu, qui parviennent à capter l’énergie solaire grâce à leurs structures faites de silice. Le biologiste allemand Ernst Haeckel (1834-1919), qui passe pour être l’un des pionniers de l’écologie, a contribué à les populariser par le biais d’illustrations qui ont magnifié leurs architectures géométriques. Ainsi, l’humain cherche à reproduire quelque chose dont on trouve l’origine dans la nature, laquelle propose sans doute le programme de recherche et de développement le plus élaboré. Un changement de perspective qui nous rappelle que « l’intelligence n’est pas une invention humaine », comme on peut le lire dans le fascicule remis à l’entrée de l’exposition.

Enfin, le soleil figure à l’ouverture et à la conclusion de Staring at the Sun (2025), vidéo d’Alice Bucknell qui se déploie sur deux écrans de huit mètres de long qui se font face. On avait découvert cet été l’artiste californienne à Esch-sur-Alzette à l’occasion de Hybrid Futures : Rhizomes, Meshworks and Alter Ecologies, où elle présentait The Alluvials (2024), un jeu vidéo détournant à des fins écologiques les conventions du genre. Dans le prolongement de ce travail, Alice Bucknell envisage Staring at the Sun (2025) comme un documentaire de science-fiction qui emprunte au cinéma son sens du récit, au jeu vidéo ses textures d’image, et à la géo-ingénierie son propos scientifique (plusieurs chercheurs y sont interrogés). Il y est question des diverses façons d’affecter le climat, comme le blanchissement et l’épaississement des nuages qui permettent d’accroitre la réflexion du soleil sur l’atmosphère, ou ces arbres artificiels capables de séquestrer du carbone. Parmi les technologies que l’on rencontre dans cette œuvre, un super ordinateur qui se trouve au Wyoming. « Son usage, explique Vincent Crapon, consiste à simuler des scénarios de géo-ingénierie qui essaient de récréer au niveau de la terre la viabilité de ces scénarios. Or, on s’aperçoit que ce sont des simulations qui ne sont jamais aussi précises que le réel. Parce que les détails du vivant ne peuvent être ciblés. »

Outre l’attrait qu’exerce le soleil dans l’exposition, on y retrouve donc, de façon plus resserrée, le goût pour l’hybridation, pour les nécessaires formes de coopération entre l’humain et les formes d’intelligences issues des environnements et des écosystèmes, mais également une insatiable curiosité pour des pratiques transversales mêlant sciences, technologies et arts. p

Loïc Millot
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