« Il est du principe de l’œuvre d’art d’avoir toujours été reproductible », écrit Walter Benjamin en ouverture de son essai Das Kunstwerk im Zeitalter seiner technischen Reproduzierbarkeit. « Ce que des hommes avaient fait, d’autres pouvaient toujours le refaire. Ainsi, la réplique fut pratiquée par les maîtres pour la diffusion de leurs œuvres, la copie par les élèves dans l’exercice du métier, enfin le faux par des tiers avides de gain. »
Ni réplique de maître, ni copie d’élève, ni plagiat de faussaire, le tribute band a beau pâtir d’un statut ontologiquement hybride, il n’en est pas moins programmé un peu partout au Grand-Duché. Que ce soit à la Rockhal ou ailleurs, qu’il s’agisse de Linkin Park, Coldplay, Queen, Led Zeppelin, des Beatles, d’ABBA, ou du Pink Floyd, quand il y a des groupes que pour diverses raisons il n’est plus possible d’aller voir en concert, le tribute band semble un placebo efficace pour les fans de la première heure et les programmateurs de salles de concert du pays.
Pasticheurs magistraux pour les uns, rapaces opportunistes pour les autres, momifiant le cadavre encore chaud d’un groupe de rock qui, à cause de la mort d’un des membres fondateurs, de divergences artistiques ou de scandales divers, n’est plus, le tribute band a d’abord pour mérite de flouter les frontières entre original et copie. Aux temps de la crise des droits d’auteurs par l’avènement d’une IA pas vraiment prête à s’empêtrer dans des questionnements éthiques, il devient paradoxalement contemporain, en dépit du fait que son terrain de chasse, c’est la nostalgie.
Quand, dans Ways of Worldmaking, il différencie œuvre allographe et œuvre autographe, Nelson Goodman tire des pensées de Benjamin une distinction relative au statut ontologique de l’œuvre d’art tout en réfléchissant à sa valeur mercantile. Une œuvre autographe, quand on la reproduit à la perfection, ça s’appelle (souvent) du plagiat. Bien qu’il en ait lui-même peint en nombre impressionnant, Les Nymphéas de Claude Monet reste une œuvre autographe. Pour une œuvre allographe au contraire, la distinction entre original et copie n’a aucun sens : un vinyle acheté chez un disquaire ne se distingue en rien de tel autre exemplaire du même album.
La logique du capitalisme tardif étant passée par là, ces distinctions se sont brouillées : pour faire d’un vinyle quelque chose d’unique, qui se rapproche d’une œuvre autographe, on publie des éditions limitées, parfois numérotées ou signées par le groupe, qui permettent d’accroître la valeur marchande de l’objet. Conjointement, des tasses, t-shirts et autres gadgets frappés d’œuvres d’art connues ont détrôné l’œuvre artistique de son piédestal autographe, là encore pour des raisons économiques. La logique est ici diamétralement opposée à celle qui gouverne la valorisation marchande des œuvres allographes : là où, pour le vinyle, il importait d’accroître la valeur d’un objet trop peu onéreux, pour la toile de maître, c’est au contraire son caractère a priori unique et invendable qui a nécessité qu’on en produise des copies allographes afin de pouvoir quand même se faire un peu d’argent sur son dos : Andy Warhol et Marcel Duchamp sont passés par là.
Si le tribute band complique plus la donne, c’est qu’au contraire d’un cover band, comme le souligne Wolf Porz, attaché de presse chez Kultopolis, une agence de booking qui compte de nombreux tribute bands à son arc, il ne se contente pas de reprendre les titres du groupe auquel il entend rendre hommage, mais de faire en sorte qu’on puisse le confondre avec l’original. Cela implique un véritable travail sur les costumes, la scénographie, la dramaturgie ou encore la posture du groupe. Le tribute band, en gros, c’est une grande entreprise de fumisterie, de mystification, où original et copie se confondent, s’embrouillent : dans l’exemple de Benjamin, seul le maître a le droit de répliquer son œuvre afin de la faire diffuser – si l’élève peut répliquer, c’est uniquement pour s’exercer. Or, le tribute band entend bien sortir de sa salle de répétition pour s’offrir une part du gâteau.
C’est pour cette raison que les tribute bands représentés par Kultopolis auraient tous l’approbation du groupe original, ou des membres qui en restent. « Brian May adore nos Bohemians. Nos groupes sont tellement précis que parfois, quand on ferme les yeux, impossible de savoir si on entend l’original ou la copie », précise Wolf Porz, au Land. On on se l’imagine aisément fermer les yeux, dans son bureau à Merzig, où est sise l’agence. Voyant son sosie de Letz Zep, Brian May aurait dit que c’était la première fois de sa vie qu’il s’était vu lui-même sur scène, une anecdote possiblement apocryphe, mais qui ne manque pas de faire son effet.
Parlant des noms de groupes : là où certains se contentent d’un ennuyeux A Tribute to… ou d’un A Night with…, d’autres, plus audacieux, osent le calembour fatigué (Letz Zep, qui rappelle les jeux de mots de nos nation brandeurs). D’autres encore reprennent le titre d’une chanson du groupe qu’ils pastichent, comme Sky Full of Stars, un tribute band de Coldplay. Car il entre du pastiche dans ce qui est un exercice de style : quand Marcel Proust affûtait sa plume en imitant ses contemporains avant de s’attaquer à la Recherche, un exercice qu’il qualifiait de lui-même de ridicule, il était peut-être le premier tribute writer.
Pour Porz, les critères de sélection sont d’autant plus importants qu’il en va de sa réputation. Dans la profusion des tribute bands, Kultopolis se voit un peu comme l’œnologue à la recherche du millésime rare. « Avant de les recruter, nous allons voir les groupes se produire à leur insu. Si nous sommes convaincus, nous leur proposons de travailler avec nous. Notre catalogue ne propose que des groupes dont on ne peut plus voir l’original. » À l’entendre, il entrerait à la fois de la nostalgie et le souci de porter le flambeau de groupes culte dans la mission de Kultopolis : « Souvent, des parents emmènent leurs enfants pour leur montrer sur quoi ils dansaient jadis. Et puis, les enfants y retournent à leur tour. »
Évoquant pareillement ce moment de confusion entre original et copie, Olivier Toth, le directeur de la Rockhal, explique que si l’établissement public a commencé à programmer des tribute bands dès 2007 (en partie avec Kultopolis, en partie en programmation propre), c’était pour colmater le vide de groupes qui n’existent plus ou qui de toute façon ne pointeraient pas le bout de leur nez au Luxembourg, faute d’infrastructures à même de les accueillir. À Hesperange, les tribute bands abondent surtout dans le cadre d’une programmation estivale dans le parc. Pour Daniela Anderlini, aux relations publiques de la commune, c’est avant tout une question de budget, liée au fait de vouloir proposer une offre de concerts gratuits. La programmation sur la scène du Hesper Park se complète avec des groupes locaux, moins connus que Coldplay, Queen et consorts.
En théorie, les intentions seraient tout ce qu’il y a de plus noble. En pratique, les choses diffèrent quelque peu. Fin décembre 2025, en pleine pénurie d’activités culturelles à se mettre sous la dent, nous tentons l’expérience Sky Full of Stars, qui se produit à la Rockhal, où le groupe reviendra en novembre. Sky Full of Stars devrait a priori respecter d’autant plus le sceau de qualité Kultopolis – « wo Kultopolis draufsteht, ist Qualität drin », martèle Porz en guise de conclusion – que le groupe contredit la politique de la maison selon laquelle ils ne représentent que des groupes dont on ne peut plus voir l’original (Porz précise que Coldplay, ne pourra a priori jamais jouer au Luxembourg, faute d’arène propre à les accueillir. L’argument se tient seulement si on oublie que Cologne, Paris et Bruxelles sont à deux heures en voiture ou train.) Le premier constat concerne le public : un mélange étonnant de familles, de couples très jeunes et de retraités.
Dans la petite salle de la Rockhal, qui se remplit convenablement, l’ambiance pourrait être plus trépidante. Quand Tobias Werner, le chanteur du groupe, demande au public s’il aime Coldplay, la réponse se fait hésitante. « De toute façon, quoiqu’il arrive, personne ne saurait être un aussi grand fan de Coldplay que moi », colmate-t-il le peu de réactivité du public, posant ainsi les bases de l’existence de Sky Full Of Stars : un amour inconditionnel pour Chris Martin. Et de fait, Tobias « Sly » Weber sautille sur scène comme Chris Martin, les bras écartés comme si le Christ était ressuscité en un papillon géant, le sourire aussi niais qu’un revendeur de voiture américain dans un film des frères Coen. Michael « Micky » Karpen, le guitariste, est là pour le contredire, qui trucide sa guitare et égrène les riffs avec l’air stoïque de celui qui s’en fout éperdument de jouer dans un Tribute Band de Coldplay, Slayer ou la Kelly Family.
Sky Full of Stars reprenant avant tout du Coldplay de la première heure, le débat est implicitement lancé : que faire quand le groupe dont on est un tribute band tourne au vinaigre ? Pour Coldplay, la question ne se pose heureusement qu’en termes de qualité des albums, en chute libre depuis les très bons premiers disques Yellow et A Rush of Blood to the Head et les convenables X & Y et Viva La vida. Mais que font de potentiels tribute bands de Rammstein, voire des Lost Prophets ? Ignorer l’actualité et les condamnations devant des tribunaux ? Proférer le droit à la distinction entre l’homme et l’artiste ? C’est le désavantage du pasticheur : en cas d’annulation, il est quasiment annulé par procuration.
À ce titre, Olivier Toth se rappelle que la Rockhal avait programmé à deux reprises un tribute band de Rammstein à une époque où cela ne posait pas de problème. « Si on envisageait de les reprogrammer, il faudrait se demander si l’on peut pénaliser un groupe pour les comportements déviants de quelqu’un d’autre. Il faudrait donc se demander si c’est la musique en elle-même qui est problématique ou si ça n’est que le comportement de son chanteur. » Question irrésoluble chez Rammstein, spécialiste des postures provocatives, mais qui ne manquera pas de déteindre sur ses tribute bands.
Faisant fi de telles réflexions, Sky Full of Stars joue la carte de la distraction : pour preuve, au beau milieu du concert, un rappeur noir, surnommé El Pringle (!), reprend Lose Yourself d’Eminem. Malgré l’énorme whatthefuckisme de la chose, c’est un des moments phares du concert, Tobias Weber s’avérant un bien piètre ersatz de Chris Martin, dont le ton geignard viendrait presque à manquer tant ce Sly chante faux, parfois. Côté scénographie, tout ressemble à s’y méprendre à un concert de Coldplay : la tenue des musiciens, les ballons, le canon à confettis, le piano peinturluré de gribouillages enfantins pour souligner le côté fait maison par de gentils garçons dont s’affuble un groupe qui en réalité est une gigantesque entreprise à produire du fric. Tout y est – sauf le budget. Et cela bien que les billets d’entrée coûtent 39 euros. Au bout de 90 minutes de concert, après avoir jeté plus d’un regard sur son bracelet-montre, un vieux monsieur glissera à sa partenaire, visiblement conquise, qui dansote sur place : « C’est bientôt terminé ? Normalement, moi, à cette heure-ci, je dors. »
Après Benjamin et Goodman, un troisième philosophe permettra de mieux comprendre l’ontologie du tribute band. Enter : Platon. Contrairement à Aristote, le protecteur des artistes, Platon n’aimait pas les créatifs. Il s’en méfiait même. Pour lui, la réalité est une piètre imitation du monde idéel, de sorte que le peintre qui reproduit une chaise recopie ce qui est déjà une copie d’un objet idéel. La copie d’une copie d’une copie. Or, pour le tribute band, on se situe encore un peu en deçà, à un niveau ontologique encore inférieur.
Mais il y a mieux. Il existe un autre tribute band de Coldplay qui porte le même nom. Sky Full of Stars serait donc une copie de Sky Full of Stars, qui serait une copie de Coldplay, qui serait une copie d’une version idéelle de Coldplay quelque part dans une caverne platonicienne où Chris Martin serait, de fait, Thom Yorke. La confusion est complète, la mystification totale, le perdant dans tout ça étant quand même le public, puisqu’à presque quarante euros l’entrée, c’est cher payé pour un groupe qui reprend médiocrement des titres déjà médiocres au départ.
Reste le constat que le tribute band déplace les questions auctoriales sur un terrain confus, un peu comme les univers sériels de Star Trek, Star Wars ou Sherlock Holmes, où hypotexte, fictions satellitaires et fan fiction se côtoient allègrement. Car dans le vaste monde de l’univers pop où les emprunts prolifèrent, où un artiste à succès en crée mille autres qui sonnent pareil, la notion d’auteur est plus que jamais sujette à débat. Avec l’avènement de l’IA, nous finirons peut-être par regarder les efforts des tribute bands pour soutirer un peu d’argent au fan attristé de ne pas pouvoir voir l’original avec la nostalgie et l’indulgence qu’on éprouve pour un gamin qui se fait attraper pour avoir volé des sucreries chez l’épicier du coin.