« Cher Philippe »

d'Lëtzebuerger Land du 13.02.2026

Déclaré « persona non grata » en Israel, Philippe Lazzarini a trouvé un accueil chaleureux au Luxembourg. Vendredi dernier, le commissaire général de l’UNRWA a rencontré le ministre des Affaires étrangères et la Chambre des députés, avec en prime une audience chez le Grand-Duc. Les services diplomatiques ont déroulé le tapis rouge à l’Italo-Suisse. Tout un symbole, alors que l’UNRWA voit ses soutiens internationaux se réduire comme peau de chagrin. Depuis plus de 70 ans, l’agence onusienne gère les cliniques et les écoles pour les réfugiés palestiniens, que ce soit en Cisjordanie, à Gaza, au Liban, en Syrie ou en Jordanie. Or, les pressions et attaques israéliennes l’ont laminée. L’UNRWA risque aujourd’hui un « disorderly collapse », note une évaluation interne.

Devant la presse, Xavier Bettel a remercié Lazzarini (« cher Philippe ») pour son « courage », tenant à « saluer la mémoire » des 380 employés de l’UNRWA tués par l’armée israélienne depuis octobre 2023. Il s’est présenté comme un fidèle « soutien » de l’agence, même durant « les moments les plus difficiles ». L’agence serait un « facteur de stabilité » pour la région : « Nous continuerons à aider tant qu’on le pourra ». Avec 13,5 millions d’euros en 2025, le Luxembourg est de loin le plus important bailleur par tête d’habitant. Sur ce point, la continuité politique est quasi-totale entre Bettel et Asselborn.

Le CSV prend par contre ses distances. « Ce n’est pas un secret que nous avons une vue plus sceptique que le ministre des Affaires étrangères », dit Laurent Zeimet au Land. Lors de l’échange de vues entre Lazzarini et la commission, le député CSV a voulu savoir si l’UNRWA pouvait exclure une infiltration du Hamas, reprenant un reproche récurrent du gouvernement israélien. (Suite aux attaques terroristes du 7 octobre, l’UNRWA avait licencié neuf membres de son staff à Gaza – sur un total de plus de 10 000 –, « because they may have been involved ».) Selon le résumé publié sur chd.lu, le chef de l’UNRWA aurait assuré que même « s’il n’y a pas de risque zéro, l’agence a une tolérance zéro ». Cette réponse ne l’aurait pas satisfait, dit Zeimet. Fin novembre, il voulait déjà savoir si les contributions luxembourgeoises finançaient « directement ou indirectement » le Hamas. La position de Zeimet n’est donc pas nouvelle. Mais le député se retrouvant désormais à la tête de la fraction, elle pèse plus lourd. L’UNRWA aurait été « mise au pilori » par Israël qui l’aurait désignée comme « bouc émissaire », a regretté Bettel devant la presse. Le communiqué du ministère se réfère au rapport Colonna qui aurait « confirmé la neutralité de l’agence et sa détermination de mettre en œuvre des réformes, même dans des circonstances très difficiles ». Le mois dernier, le siège de l’UNRWA à Jérusalem-Est a été rasé par les autorités israéliennes. Lazzarini y voit un dangereux « précédent pour d’autres centres diplomatiques à l’avenir », et dénonce un « cycle de défiance du droit international » nourri par « l’impunité ».

Ce n’est qu’après avoir été interpellé sur le sujet, que Lazzarini et Bettel ont évoqué devant la presse le « projet de partenariat » sur les archives digitales de l’UNRWA et la cybersécurité, financé à hauteur de 5,5 millions d’euros par le Grand-Duché (d’Land du 24.10.2025). Des millions de pages d’archives ont été scannées ces dernières années. Il s’agit désormais de les rendre accessibles et exploitables. La digitalisation pourrait par exemple permettre « the tracing of family trees for registered Palestinian refugees », lit-on dans le rapport 2023 de la direction de la Coopération.

L’UNRWA est en train d’étoffer sa présence au Grand-Duché. Elle vient de publier une annonce pour recruter un « archives officer » affecté au « Luxembourg office ». Le ministère relativise : « L’UNRWA ne dispose actuellement pas de bureau au Luxembourg ; le MAE et l’agence onusienne travaillent encore sur ce projet ». La question est délicate, les accords de siège nécessitant l’approbation de la Chambre. Dans sa job description, l’agence explique que le ou la futur(e) archiviste devra créer un inventaire « of UNRWA’s institutional and historical archives held in Luxembourg and other designated locations ». De nouveau, le ministère précise : « À l’heure actuelle il n’existe pas de telles ‘archives institutionnelles et historiques’ (sous forme physique) au Luxembourg. » Les archives physiques sont actuellement éparpillées entre la Jordanie, la Syrie et le Liban. Les fonds stockés à Gaza ont, eux, été sortis, sous les bombes et en contrebande, de l’enclave, et acheminés vers Amman. Lazzarini a souligné que ces documents désormais numérisées devront être préservés « jusqu’au jour où nous aurons des institutions palestiniennes en mesure de reprendre cet héritage ». Alors que le statut de réfugié palestinien est héréditaire (il se transmet du père aux enfants), ce sont ces archives qui étayent les « claims to identity, lineage, and origin », lit-on dans le dernier strategic assessment onusien. On touche ici à la question, très épineuse, du droit au retour. 

Bernard Thomas
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