d’Land : Le CSV devrait s’interroger sur son identité, en se projetant au-delà des cinq ans d’une législature, me disiez-vous en octobre 2024. Où en est cette quête de soi ?
Laurent Zeimet : C’est quoi, le CSV aujourd’hui ? Voilà la vraie question. Il ne s’agit pas d’essayer de rentrer au gouvernement pour se demander une fois qu’on y est : Que faire maintenant ? À l’enterrement de Lucien Weiler, Jean-Claude Juncker a souligné qu’à son époque, le parti se consacrait encore à la doctrine sociale de l’Église. C’est une pique que tout le monde a comprise, je crois. Alors oui, nous devrions effectivement nous y intéresser davantage. Mais est-ce aujourd’hui l’unique point de référence pour les membres du CSV ? J’ai quand même des doutes… Les uns sont dans une veine plus sociale, d’autres dans une veine plus conservatrice. Nous devrions de nouveau dégager un dénominateur commun.
Le courant syndical a plus ou moins disparu du CSV. Aux syndicalistes ont succédé des assistants sociaux…
Les évolutions sociétales ont ébranlé les fondements du parti. L’ancien CSV pouvait s’appuyer sur un syndicat chrétien, mais aussi sur l’Église catholique avec toutes ses sous-organisations. Sans oublier le Luxemburger Wort, qui était une vraie pépinière, dont je suis moi aussi issu. Tout cela n’existe plus sous cette forme aujourd’hui. L’Église ne joue plus le même rôle dans la société, le LCGB s’est émancipé… et je n’ai pas besoin d’expliquer ce qui est arrivé à Caritas. Quant au Wort, je n’ai aucune idée de ce que c’est aujourd’hui. Au moins, c’est toujours un quotidien… Tout l’environnement sur lequel reposait le CSV a cessé d’exister. Or le CSV, lui, existe toujours. Ce qui est en soi surprenant…
Lors de votre précédent passage à la Chambre, de 2014 à 2018, vous défendiez les intérêts matériels de l’Église face à la coalition libérale. C’était un combat d’arrière-garde, non ?
J’aurais souhaité recevoir plus de soutien de la part du milieu concerné. Je n’ai jamais compris pourquoi ils ont si vite cédé. Et je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi l’Église catholique a abandonné son principal relais dans la société, à savoir le Wort. J’ai l’impression que les Églises se retirent de la société, qu’elles se replient sur elles-mêmes. Ce que je trouve malheureux…
Vous parliez de la doctrine sociale de l’Église comme traditionnel « point de référence » du CSV. Pour continuer à parler d’encycliques, qu’en est-il de « la sauvegarde de la maison commune », c’est-à-dire de l’environnement ?
Pour moi, cela en fait partie. J’avais essayé d’intégrer la notion de développement durable dans mon premier discours sur le budget. C’est quelque chose que nous devons mieux faire ressortir…
En 2023, le CSV a mené campagne contre une prétendue « Verbuetspolitik » écologiste...
Avec seulement des interdits, on ne va pas réussir à convaincre les gens. Au contraire, on finira par les énerver. On peut faire une autre politique de protection du climat et de l’environnement, en faisant du nudging [inciter doucement, ndlr.] dans la bonne direction.
Vous étiez parmi les premiers au CSV à plaider, dès 2003, pour une coalition noire-verte. Cette option semble aujourd’hui assez éloignée…
Je n’estime pas que le CSV et Déi Gréng soient incompatibles. Il est vrai que des deux côtés, ça s’est un peu crispé. Mais je continue à croire qu’il y a également des points communs. D’ailleurs j’ai été pendant quatorze ans à la tête d’une coalition avec les verts et les libéraux, et cela a très bien fonctionné.
Comment expliquez-vous le fait que le DP fasse de si bons scores dans les sondages ? Et que le CSV en fasse de si mauvais ?
Les derniers sondages datent de fin 2025. Le CSV était alors en mauvaise posture. Beaucoup de gens étaient descendus dans la rue, le Premier ministre se retrouvait sur la défensive, et tout cela avait été médiatiquement bien accompagné. Un autre résultat aurait été surprenant…
Le CSV cherche désormais à se démarquer du DP. Je pense à la polémique sur les toilettes unisexes, le CSV revendiquant illico « stabil Unhaltspunkter ». Le sujet est tout sauf innocent ; partout dans le monde, l’extrême-droite tente de capitaliser dessus…
Le CSV doit se positionner sur toutes les questions. C’est ce que les gens attendent des partis politiques. Sur des questions qui émeuvent les gens, on ne peut pas ne rien dire. Mais revenons à l’historique des toilettes unisexes : Le sujet n’était pas prévu à l’ordre du jour de la commission, et on s’est soudain retrouvés face à une position ministérielle sur laquelle on ne s’était pas accordés et qui n’est pas la nôtre. J’estime d’ailleurs que lancer le sujet de cette manière, ce n’est ni malin ni utile pour cette communauté. Car c’est un fait que l’idée de toilettes unisexes n’est pas soutenue par une majorité de la société.
Combien de soucis vous pose l’ADR ? Avec l’alphabétisation en français et l’individualisation des impôts, ils disposent de deux unique selling propositions. Ils se présentent comme une sorte de CSV en version rétro ou vintage.
J’ai entendu que l’ADR serait ce que le CSV avait été dans les années 1980. Justement, je suis devenu membre du CSV pendant ces années-là. Si le CSV d’alors avait correspondu à l’image qu’en donne l’ADR aujourd’hui, je vous assure que je n’aurais pas adhéré.
Craignez-vous que les électeurs plus conservateurs se tournent vers l’ADR ?
Je ne peux que leur dire : Regardez ce que l’ADR défend par ailleurs comme positions, notamment sur le plan européen ou par rapport à la Russie. Voulez-vous vraiment soutenir une telle politique ?
En avril 2024, vous étiez le seul député de la majorité à ne pas voter pour une motion déposée par l’ADR, qui appelait le gouvernement à ne pas toucher au principe de l’unanimité en matière fiscale.
Mon chef de fraction m’a appelé le lendemain pour me dire que cela n’allait pas du tout. Je lui ai répondu qu’on n’en avait pas parlé en amont, et qu’il ne pouvait exiger que j’appuie docilement sur le bouton [de vote]. Si j’étais le seul au CSV à ne pas avoir voté pour cette motion, je n’étais pas le seul à avoir des difficultés ce jour-là.
C’est un exemple de Fraktiounszwang ?
Il n’existe pas de Fraktiounszwang.
Dans son récent livre sur les institutions, Alex Bodry fait pourtant référence à des « sanctions disciplinaires » prévues dans les règlements internes de certaines fractions pour les députés ne votant pas avec leur groupe. De tels mécanismes existent-ils au CSV ?
Oui, nous avons un tel dispositif. Si on refuse de voter avec la fraction, il faut le communiquer au préalable. À 21 députés, si chacun se mettait à voter selon son humeur, cela deviendrait vite compliqué….
La Constitution stipule que « les députés votent sans en référer à leurs commettants ». Dans le commentaire des articles, on spécifie que « le député n’a pas à recevoir de quelconques instructions (…), nonobstant la discipline de vote qui joue normalement au sein d’un groupe parlementaire ».
On parle ici d’un règlement interne qui garantit la collaboration au sein d’une fraction. Si un député ne s’y tient pas, il ne s’y tient pas. Si on l’interprétait de manière stricte, on pourrait parler de Fraktiounszwang. Mais c’est plutôt un appel à jouer collectif, à agir en équipe. Et puis, quelle serait l’ultime sanction si un député votait de manière répétée contre la fraction ? Probablement de ne plus pouvoir candidater sur la liste du parti.
Luc Frieden se présentait comme le CEO. Il a depuis abandonné cette métaphore…
Le Premier n’est pas un CEO. C’est une image qui ne correspondait pas à la fonction ; un gouvernement n’est pas un conseil d’administration.
Le CSV est-il toujours sur la ligne Frieden ? D’ailleurs, celle-ci existe-t-elle encore ?
Luc Frieden est le président du parti. Sa parole compte. C’est lui qui donne la direction. Mais sur certaines questions, d’autres vues peuvent exister. Le parti serait bien avisé de rechercher un consensus en amont, pour éviter que se reproduisent des situations où certains refusent de soutenir un projet de loi.
Vous faites référence à Marc Spautz qui s’était opposé à la dilution des conventions collectives et à l’extension du travail dominical. Vous étiez le premier député CSV à se ranger publiquement dans son camp.
Je l’ai d’abord répété plusieurs fois en interne, pour soutenir Marc. Si je l’ai exprimé publiquement, c’était en dernier recours, pas pour énerver les gens. Nous étions arrivés à un point où il fallait trancher. C’était à un moment où on était… je ne dirais pas face à un refus de discuter, mais pris dans un dialogue de sourds. On parlait, mais sans vraiment chercher à créer un consensus.
François Colling, un autre de vos prédécesseurs à la présidence de la fraction, se présentait comme « directeur de cirque », encadrant une troupe d’« artistes ». Vous assumez aujourd’hui le rôle de « Diva-Manager ». Pour un ancien franc-tireur, c’est un peu ironique, non ?
Il faut qu’on se donne le temps nécessaire pour discuter au sein du parti, également de manière controversée, et qu’on arrive à une conclusion commune. Cela veut aussi dire qu’on ne peut pas attendre que les décisions se prennent par ordre du moufti. Tous ceux qui en ont envie devront s’impliquer, plutôt que de se dire : « J’attends de voir ce qu’en pense la majorité et je m’y rallierai. » Les ministres veulent voir leurs projets passer la Chambre. Ils ont donc tout intérêt à nous impliquer tôt, avant de déposer leurs textes, surtout pour ceux qui sont plus kriddeleg…
Ces discussions préalables sont menées dans le cadre de réunions interfractionnelles entre le CSV et le DP ?
Par exemple, oui.
Mais si tout est arrangé en amont, cela ne valorise pas vraiment le travail en commission parlementaire.
Ce sont des députés qui se réunissent aux interfractionnelles. Dans une démocratie, on a toujours besoin d’une majorité pour faire passer une loi. Et il faut que celle-ci se retrouve.
Sur RTL-Radio, vous avez récemment déclaré : « Et kann net sinn, datt déi eng schaffen an déi aner kucken no ». Que vouliez-vous dire par là ?
(Rire) Je souhaite une fraction où tout le monde est motivé et engagé. Et j’essaie de créer une atmosphère de travail qui favorise cela.
En 2007, François Biltgen rappelait une règle non écrite au CSV, « qui veut que le Premier ministre ne soit jamais président du parti ». Pourquoi ce principe, censé assurer une certaine liberté au parti, n’est-il plus valable ?
Parce que le président du parti et le Premier ministre sont une seule et même personne ! (Rire)
C’est une tautologie…
Ce cumul ne me choque pas. Personnellement, j’aurais déjà pu m’imaginer qu’un Jean-Claude Juncker occupe les deux postes. Car, comme le diraient d’autres aujourd’hui, il était « eisen onageschränkte Leader ». Le président du parti n’aurait à l’époque rien pu faire sans l’aval du Premier ministre.
Le Premier ministre serait le premier en lice pour devenir tête de liste aux prochaines législatives, avez-vous déclaré sur RTL-Radio. Or, il y a eu des exceptions à la règle. En décembre 1983, Pierre Werner annonçait ainsi au congrès du CSV qu’il n’allait pas se représenter au scrutin de juin 1984.
Oui, mais c’était le Premier ministre qui le disait… Aujourd’hui, c’est à Luc Frieden d’en décider. Et j’ai l’impression qu’il a encore envie de continuer. La question se poserait si le Premier ne voulait ou ne pouvait plus le faire, dans je ne sais quelles circonstances futures.
Par exemple si les sondages continuaient à être mauvais, voire catastrophiques ?
Et si le ciel nous tombait sur la tête ? (Rire) p