EDITO

Coups de canif

d'Lëtzebuerger Land du 13.02.2026

Le ministre des Affaires intérieures a du pouvoir. Notamment celui de révoquer la protection internationale offerte à un réfugié. Mardi, Léon Gloden (CSV) a annoncé à la Chambre qu’il allait retirer ce statut à un homme impliqué dans une agression au couteau survenue le 1er février dans le quartier de la gare. Selon le rapport succinct de la police, cette personne (dont on n’était jusqu’alors pas informé du statut) avait attaqué une connaissance en pleine rue, à quelques dizaines de mètres du commissariat de la rue Glesener.

L’ancien bourgmestre de Grevenmacher répondait à une question posée par son collègue de parti Laurent Mosar. Deux hommes alignés sur une position sécuritaire forte, la brigade law and order des chrétiens-sociaux. L’échevin de la capitale s’inquiétait de la récurrence, bien réelle, de faits violents à Luxembourg dans ses quartiers sensibles (Gare, donc) comme huppés (meutre d’une jeune femme au Limpertsberg, bébé frappé dans la Ville-Haute).

L’annonce de Léon Gloden pose question. On ne sait rien de ce qui a provoqué l’altercation. Retirer le statut de réfugié à un individu huit jours seulement après une agression pour laquelle il n’a pas encore été jugé ressemble à une décision arbitraire motivée par le seul statut de cette personne. Un coup de canif dans la présomption d’innocence.

L’article 47 de la loi relative à la protection internationale de 2015 exprime clairement les conditions dans lesquelles un ministre peut révoquer le statut octroyé à un réfugié. S’il a été « condamné en dernier ressort pour un crime particulièrement grave » et qu’« il constitue une menace pour la société du pays », le ministre est en droit de le faire. Dans le cas qui nous occupe, puisque l’homme n’a pas été encore condamné, la sanction n’est possible que s’il « existe des motifs raisonnables de le considérer comme une menace pour la sécurité du pays ».

Tout repose sur ce que l’on entend par « sécurité du pays ». Il est possible que l’agresseur du quartier de la gare soit une menace pour « la société », mais pour « la sécurité du pays » ? C’est là une tout autre notion, qui évoque par exemple des faits de terrorisme. Il est loin d’être garanti qu’un juge confirme l’interprétation de Léon Gloden, si celle-ci devait être contestée devant la justice administrative.

Cette position très ferme ne cadrait pas avec la réponse que le même ministre prodiguera trente minutes plus tard à Tom Weidig (ADR). Le député populiste, véhément, s’offusquait que, dans une ancienne question parlementaire, Léon Gloden ne lui ait pas donné les statistiques pour connaître le profil des criminels (surtout leurs nationalités). « Eng Frechheet » pour le débat démocratique, la Chambre et les policiers, a-t-il estimé. Une aubaine, surtout, pour le ministre qui pouvait enfiler son costume de chevalier blanc. Quand Weidig concluait en lui demandant de quoi il avait peur, le ministre lui répondait, bravache : « Pas de l’ADR ». Il poursuivait en proclamant sa fierté de « vivre dans un État de droit où chacun est traité de la même façon, indépendamment de sa religion, de sa couleur de peau et de sa nationalité » et où « la police travaille dans un cadre légal, pas sur la base de critères racistes ».

En à peine plus d’une demi-heure, Léon Gloden a donc livré deux discours antagoniques. Une si grande souplesse qu’elle frôle l’hypocrisie. Il est parvenu à flatter à la fois son électorat conservateur, voire réactionnaire, et la frange plus sociale de son parti. En cela, il est parfaitement en accord avec son Premier ministre, auteur vendredi dernier à Harvard d’un sermon dans lequel il a fait l’éloge de l’Europe et de ses valeurs sociales, libérales et écologiques. De celles qu’on peine souvent à voir dans la politique qu’il mène au pays..

Erwan Nonet
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