L’art d’Imi Knoebel réunit les deux, oscille entre eux pour le plus grand plaisir intellectuel et esthétique

De l’évidence, conjointement au mystère

d'Lëtzebuerger Land du 19.12.2025

Naguère, pour l’une de ses expositions, Imi Knoebel avait mis en exergue un poème, une ballade de Friedrich Schiller, Das verschleierte Bild zu Sais. Un jeune homme, poussé par sa soif de la science, féru de l’absolu, ne se laisse freiner ni par les paroles de l’hiérophante ni par la voix intérieure qui l’avertit, et une nuit, va vers le temple et arrache le voile sacré de la statue d’Isis. Plutarque avait déjà alerté : Je suis tout ce qui fut, ce qui est, ce qui sera, et aucun mortel n’a encore osé soulever mon voile, les Nornes sont censées posséder un savoir égal. Notre intrépide, les prêtres de la ville dynastique du delta occidental du Nil le retrouvent le lendemain, pâle et inanimé, aux pieds de la déesse, « malheur à celui qui arrive à la vérité par une faute ».

Si Imi Knoebel a raison de se référer à la légende, c’est que sa manière, je ne sais si elle tend à la vérité, si ce n’est à celle de son propre art, joue avec la plus grande virtuosité de l’action de masquer et de révéler, de re- et de découvrir. Dans ses tableaux, dans ses installations. Dans les uns, il arrive que les couches en fassent de véritables sculptures, avec des interstices où l’œil a du mal à pénétrer. Dans les autres, toutes sortes d’objets s’empilent, les espaces sont ainsi encombrés, et il n’est plus de chemin à se frayer. Avec quels effets, quels résultats artistiques ? Il est dans les pièces d’Imi Knoebel, peu importe comment les qualifier, une évidence ; elles s’imposent à notre perception, à notre esprit, avec une force qui n’a nul besoin d’autre preuve. Leur réalité est là, directe, saisissable, what you see is what you see, disait Frank Stella. Et pourtant, et il faut alors se rappeler la proximité de Knoebel avec Joseph Beuys, il n’est pas moins une part de mystère qui ne laisse pas de nous intriguer, de nous troubler. De nous mettre dans la situation du jeune homme de Sais.

Que ce paradoxe ne soit pas seul à nous accrocher, pour preuve une fois de plus l’exposition qui se tient en cette fin d’année, jusqu’à la fin du mois de janvier, à la galerie Bärbel Grässlin, Schäfergasse à Francfort. Un autre, tout aussi enrichissant, tient à l’extrême fidélité de l’artiste à une esthétique, et son continuel renouvellement. Ce que vous voyez, c’est toujours du Knoebel, à cent pour cent, et pourtant vous voilà surpris.

Et notre étonnement, dans cette exposition, vient plus encore de l’ensemble réuni dans la grande salle de la galerie, dans un certain sens, pour reprendre l’orientation du début, un espace de pièces qui en font comme un lieu de réflexion, de méditation. Quand les cimaises se muent en murs bibliques. Des panneaux de feuilles d’aluminium, avec leurs bourrelets de soudure pour superposer les composantes (Imi Knoebel commence par rassembler de la sorte de morceaux de papier, dans un stade d’expérimentation), de différente grandeur, allant jusqu’à plus de deux mètres et demi, de largeur ou de hauteur. Des formes fermées sur elles-mêmes, ouvertes sur l’extérieur, trouées parfois, qui ont certes leur poids et semblent quand même flotter aux murs. Des formes auxquelles il arrive aussi d’y serpenter, d’y glisser leur mouvement. Et il y a le coloriste Imi Knoebel, et sa patte qui s’inscrit, ou plutôt y passe là encore en toute légèreté. Quoi en dire d’autre sinon de reprendre un vers de Schiller dans sa ballade : Und alles, was dir bleibt, ist nichts, so lang/ Das schöne All der Töne fehlt und Farbe.

Imi Knoebel qualifie ces peintures ou objets de signes, « Zeichen ». En dimension réduite, très réduite, les voilà alignés, ils forment comme un texte sur telle page blanche, « Ligatur », « Poem ». Sans qu’il soit bien sûr possible d’y reconnaître des lettres précises, mais nous les situons (ou rapprochons seulement) vers les écritures cunéiformes ou les alphabets plus modernes, symboles grecs, latins, cyrilliques. Gageons que des visiteurs extraterrestres ou alors dans un temps très lointain, des chercheurs s’efforceraient de déchiffrer ces lignes ; quant à nous, nous nous contenterons de la véracité de cet art.

Lucien Kayser
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