Aux boomers, elle rappellera les « Schockelasbiller » ; aux milléniaux, les albums Panini. Avec une désarmante ingénuité, l’éditeur-entrepreneur Jérôme Bloch aligne les images d’Épinal. Dans sa BD Histoire du Luxembourg – 963-2025 (48 pages), le Franco-Luxembourgeois sert une histoire dynastique et patriotique, dans une esthétique kitsch et vintage. Le scénariste ne s’essaie pas à une mise en récit, et encore moins à un narratif unifié. Plutôt qu’une réécriture du « roman national », il aligne les grands événements (en six cases chrono) et les grands personnages. Une galerie bigarrée de Sigefroi à Schuman, en passant par chacun des cinq Guillaume, et les lieux de mémoire usuels comme la Gëlle Fra ou Mélusine. Publiée en trois langues (luxembourgeois, anglais et français), la BD a fait un carton. Jérôme Bloch estime que « plus de 7 000 exemplaires » auraient été vendus jusqu’ici, la plupart dans la version luxembourgeoise.
Ces dernières années, Jérôme Bloch s’est surtout fait connaître comme polémiste pro-business sur LinkedIn, où il compte plus de 41 000 abonnés. Sa firme, 360crossmedia, s’était initialement lancée dans l’événementiel autour de l’univers golfique. Elle s’est ensuite réorientée dans la communication corporate. Un CEO ou manager peut s’acheter un portrait ou une interview (de complaisance) à poster sur les réseaux sociaux ou à publier dans un des magazines de Jérôme Bloch. Avec sa BD, le communicant a réussi un beau coup de publicité, une surprise à l’en croire. Sorti le jour du Trounwiessel, l’ouvrage figure en haut de la liste des bestsellers des librairies Ernster. Celles-ci auraient fourni un « soutien fantastique », selon Bloch. La première édition, dit-il, aurait été tirée à 18 000 exemplaires. Un deuxième tirage de 13 000 exemplaires devrait sortir avant Noël. Les chiffres avancés donnent le tournis. Au Luxembourg, on parle d’un bestseller à partir de mille exemplaires vendus.
Grisé par son succès en librairie, Jérôme Bloch voit les choses en grand. « Je ne cache pas que mon ambition, elle est très claire : C’est que le livre soit dans les écoles », a-t-il lancé début novembre sur Radio 100,7. Et de préciser : « Une fois que vous rentrez dans la tête des enfants, vous avez vraiment un impact sur la culture ». Face à L’Essentiel, il glisse que « des enseignants » voudraient utiliser sa BD dans leurs cours. Contacté par le Land, le ministère de l’Éducation confirme une prise de contact de la part de Bloch : « La demande concernait avant tout la distribution de la bande dessinée dans les écoles ». Mais les services de Meisch se montrent réticents : « Il n’est pas usuel que le ministère procède à des achats en grande quantité d’ouvrages pour les distribuer aux écoles ». Jérôme Bloch se dit intéressé à adapter sa BD, éventuellement avec l’aide d’historiens. « Le ministère n’exclut pas ce type de collaboration à l’avenir », répond-on, de manière diplomatique, du côté des rives de Clausen. Mais une telle démarche devrait suivre « les procédures habituelles », c’est-à-dire passer par un appel à candidatures.
Sur Radio 100,7, Bloch explique avoir découvert que « les historiens sont rarement d’accord entre eux ». Son ouvrage fait largement abstraction des débats et avancées historiographiques des dernières décennies. Sa BD est avant tout une compilation des sites officiels de l’État et de la Cour. « Je suis du côté de la vulgarisation », dit-il. Interviewé sur Radio 100,7, Jérôme Bloch avoue avoir été « émerveillé » par l’histoire du Luxembourg : « C’est vraiment une épopée ! » Il se voit à l’image de nombreux néo-Luxembourgeois, qui seraient souvent « les plus fanatiques du Luxembourg ». Les épisodes troubles de l’histoire récente sont abordés en marge. Les compromissions de Marie-Adélaïde face au Kaiser allemand deviennent par exemple « une politique prudente de coopération ».
Jérôme Bloch met l’accent sur les succès économiques : la sidérurgie, CLT-Ufa, la place financière. En annexe, la BD fournit les 29 « principales dates » de la chronologie nationale. La première est 963 : « Naissance du Luxembourg ». La dernière est 2025 : « Le Luxembourg est leader européen des fonds […] ». Belle téléologie. L’annus horribilis 2008 est omise ; mais mention spéciale pour 2013 : « Lancement d’un toolbox dans le private equity ». Cette synthèse entre monarchie et business est résumée dans la dernière planche de la BD. On y voit le Grand-Duc Guillaume devant un écran « Luxembourg – Let’s make it happen ». À droite de la vignette fusent trois « Vive ! ». On pense à The Rise of Luxembourg – From Independence to Success (2015) signée Émile Haag. Conservateur d’un point de vue tant politique qu’historiographique, l’ouvrage traînait dans les salles d’attente de nombreux cabinets d’affaires du Kirchberg.
Au total, Bloch estime avoir investi 120 000 euros de fonds privés dans le projet de la BD. Trois illustrateurs embauchés en CDD ont réalisé les 43 planches. Leurs noms ne figurent pas dans le livre, pas plus que celui du scénariste Jérôme Bloch, qui explique que les illustrateurs auraient cédé leurs droits d’auteur à 360crossmedia. En parallèle à son livre, le communicant a lancé une gamme de produits dérivés : des gourdes, tasses et t-shirts à l’effigie de Charly Gaul, du Grand-Duc ou de la Gëlle Fra. Jean l’Aveugle aurait été « quelqu’un qui était très luxembourgeois », s’enthousiasme Bloch sur Radio 100,7. Ce serait « un héros que tous les enfants devraient avoir sur leur t-shirt ». (Cela tombe bien : Bloch en vend à quinze euros l’unité sur son site.)
Entre 2007 et 2010, les « nouveaux historiens » Sonja Kmec, Benoît Majerus et Pit Péporté avaient tenté d’asseoir leur autorité académique en déconstruisant les « lieux de mémoire » et le « master narrative ». En 2021, Pit Péporté et Vincent Artuso exprimaient leurs doutes dans le mensuel Forum : Même s’il était construit, le récit national fournirait une source d’identification à de nombreuses personnes : « Les historiens ne peuvent pas abolir ce narratif, tant qu’ils ne proposent pas d’alternative ». En tant que « managing director » d’Historical Consulting Sàrl, Péporté se retrouvera peu après dans le rôle de chroniqueur quasi-public, signant une brochure pour le Service information et presse (SIP) du gouvernement.
Ce mini-ouvrage de 34 pages (étonnamment critique pour une publication officielle) figure parmi les six « principales sources » citées à la fin de la BD. Un hommage ambigu. Car Bloch remet sur le piédestal les héros nationaux (comme Sigefroi et Jean l’Aveugle) que Péporté a passé des années à déboulonner (et qu’il ne cite plus dans sa brochure SIP). Parmi les autres sources d’inspiration citées, on retrouve le recueil de chroniques de Denis Scuto. « Un de ceux que je respecte le plus », dit Jérôme Bloch sur Radio 100,7. Et de regretter que Scuto n’ait pas réagi à ses mails.
En introduction à la BD, Bloch exprime sa « gratitude » envers « les historiens ». Ces relecteurs (ils seraient au nombre de trois) auraient préféré rester anonymes, regrette le communicant. Face à la résurgence inattendue d’une histoire patriotique et dynastique, on sent un réel malaise dans le milieu académique. Toujours est-il que le succès, indéniable, de la BD de Bloch révèle un énorme appétit pour une histoire populaire, accessible au plus grand nombre. Or, le milieu académique a déserté le champ de la vulgarisation. L’Uni.lu et le C2DH ont beau gloser sur la « public history » et l’« outreach », leurs recherches réussissent rarement à toucher le grand public. Depuis le « rapport Artuso » de 2015, ce sont les expositions montées par Régis Moes au MNHA, la biographie sur Marie-Adélaïde (signée Josiane Weber, une ancienne du CNL), ainsi que des « outsiders » comme Henri Wehenkel et Jérôme Quiqueret qui ont créé le buzz. (Sans oublier la pièce de Richtung 22 sur le colonialisme ou la soirée-cabaret d’Independent Little Lies, qui démonte allègrement la mythologie nationale.)
La volonté de Jérôme Bloch d’entrer dans le circuit scolaire touche un autre point sensible : L’absence de manuels luxembourgeois d’histoire dans les lycées. (Les enseignants travaillent avec des manuels français et allemands.) En mai 2019, la Commission nationale des programmes avait lancé une offensive pour moderniser l’enseignement de l’histoire. Lors d’une journée d’études, Michel Pauly, auteur d’une Geschichte Luxemburgs parue en 2011 dans la Beck’sche Reihe (une nouvelle édition est prévue pour 2027), plaidait pour mettre sur pied un enseignement « qui parte d’exemples de l’histoire du Luxembourg pour éclairer les processus historiques aux niveaux national et international, et qui ne dépende plus des manuels allemands ou français ». Mais les discussions préliminaires entre enseignants, ministère et Uni.lu se sont enlisées durant la pandémie. Dans l’enseignement secondaire, de tels livres ont pourtant longtemps été utilisés. En 1997, un manuel luxembourgeois en trois volumes sortait dans la collection « Entdecken und verstehen » (Cornelsen Verlag). Rédigés par Michel Polfer, Michel Margue et Denis Scuto, ces livres étaient destinés aux élèves des lycées techniques. Par réflexe élitiste, le lycée classique se refusait à les adopter, même si plusieurs professeurs les utilisaient dans leurs cours.
Les forces d’inertie restent puissantes dans le classique. Il a ainsi fallu de longues et âpres discussions pour aménager plus de temps pour l’histoire contemporaine. (Au prix d’une compression des périodes médiévale et moderne.) C’est dès la classe de troisième que les élèves traitent désormais le colonialisme, la Première Guerre mondiale et les totalitarismes. Les profs jouissent davantage d’autonomie pour composer leurs cours (deux heures par semaine) et pour y intégrer l’histoire luxembourgeoise. Pour cela, ils peuvent s’appuyer sur des fiches de travail élaborées notamment par le Script et le Zentrum fir politesch Bildung. (Car le programme officiel met en garde : « Il ne s’agit pas de raconter un ‘roman national’ ».) Pourquoi ne pas rédiger des manuels luxembourgeois d’histoire ? Le Script n’y serait « certainement pas opposé », répondent les services de Claude Meisch. Et de renvoyer la balle aux profs : « Au cas où une demande formelle émanerait de la Commission nationale des programmes et qu’une équipe d’enseignants manifesterait le souhait de s’y associer ».