La COP 30 débute lundi à Belém (Brésil) dans un climat très incertain avec peu à gagner et beaucoup à perdre

Good COP, bad COP

Raymond Klein et David Hofman, mardi dernier, dans les locaux de l’ASTM à Luxembourg
Photo: Olivier Halmes
d'Lëtzebuerger Land du 07.11.2025

« Nous ne sommes pas naïfs, la situation de ces derniers mois, avec le retrait des États-Unis et la difficulté de l’Europe à tenir une ligne commune pour l’action climatique, compose un paysage politique très moche. Cela n’augure rien de bon. » David Hoffman est le chargé de plaidoyer politique de l’ONG Association solidarité Tiers Monde (ASTM). Il s’envolera samedi matin direction Belém avec Raymond Klein, coordinateur de l’action climat de l’organisation. À 27 ans, ce sera sa première COP in situ. Il avait vécu celle de Bakou, l’an dernier, en virtuel. « Beaucoup de nos partenaires n’y étaient pas allés de peur d’être réprimés, cela n’aurait eu aucun sens de nous y rendre », précise-t-il au Land.

L’atmosphère sera moins oppressante à Belém qu’en Azerbaïdjan, mais les négociations ne seront pas plus faciles. Quelle position commune pourra bien être signée d’ici deux semaines par les représentants du monde entier ? À la veille du grand rassemblement, les mauvais signaux monopolisent le champ de vision. La crise du multilatéralisme est évidemment un obstacle majeur. Les États-Unis ne se déplaceront pas, ce qui était attendu depuis que leur président a qualifié le changement climatique de « hoax » et de « plus grande escroquerie jamais réalisée ».

Andrew Ferrone, directeur des affaires européennes et internationales au ministère de l’Environnement, s’attend lui aussi à des moments délicats : « Il faudra voir sur place la dynamique qui se dégage. Puisque l’unanimité est requise, il sera certainement difficile de prendre des décisions très ambitieuses. » Le climatologue, également membre du GIEC, s’envolera mercredi pour vivre sa dixième COP. Il avait vécu sa première à Paris, en 2015, lorsqu’avaient été signés les fameux accords. L’euphorie d’alors ne subsiste plus qu’à l’état de souvenir.
Serge Wilmes (CSV), le ministre de l’Environnement, se rendra à Belém lors de la deuxième semaine de la COP. Celle-ci, plus institutionnelle, regroupera les ministres et les chefs d’État.

Il n’est pas nécessaire de regarder de l’autre côté de l’Atlantique pour constater que le thème n’est plus porteur. L’Europe est passée à deux doigts d’un immense fiasco en ne se mettant d’accord qu’à la dernière minute sur les modalités de sa loi pour le climat. En apparence, celle-ci maintient l’objectif d’une baisse des émissions des gaz à effet de serre de 90 pour cent en 2040 (par rapport à 1990). Mais après vingt heures de négociations, l’unanimité a été obtenue au prix de subterfuges, qui lui facilitont la tâche.

Les pays pourront ainsi acquérir cinq pour cent de crédits carbone internationaux pour combler leurs quotas. Et peut-être dix pour cent si une clause de révision, déjà débattue, était activée plus tard. « Nous regrettons ces cinq pour cent de crédit carbone, nous n’étions pas du tout demandeur », relève Andrew Ferrone. Le Luxembourg était prêt à aller jusqu’à trois pour cent. Mercredi, la députée européenne écologiste Tilly Metz jugeait que « rien que le financement de mesures de compensation en dehors de l’UE pourrait coûter plus de cent milliards d’euros. Cet argent fera défaut pour les investissements nécessaires à la décarbonation de notre industrie et pour réduire les coûts énergétiques. »

Lors de la même réunion, l’Europe a également fixé sa contribution déterminée au niveau national (CDN). Ce texte est le plan de route pour 2035 qu’elle devait présenter à Belém, un engagement pris dans le cadre des Accords de Paris. Théoriquement, il aurait dû être remis le 10 février au secrétariat de la Convention-cadre des nations unies sur les changements climatiques. Plutôt que de fixer une ambition commune, l’UE a préféré présenter une fourchette. Dans dix ans, elle devra avoir réduit ses émissions entre 66,25 et 72,5 pour cent. Sur ce point non plus, le Luxembourg ne s’y retrouve pas. « Cette fourchette est trop grande. Il faut faire le nécessaire pour parvenir à une courbe linéaire qui permette d’atteindre les parages des 72,5 pour cent en 2035 », souligne Andrew Ferrone.

La Commission doit désormais transformer l’accord en loi, qui sera soumise au vote du Parlement européen. Ce sera ensuite aux pays de traduire sans tarder ces promesses en actions politiques.

Avec la première version du Green Deal, le continent était une force motrice de la lutte contre le réchauffement climatique. Mais avec la deuxième Commission von der Leyen, qui louche de plus en plus vers la droite extrême, l’Europe a singulièrement revue ses ambitions à la baisse. L’action climatique est désormais reléguée loin derrière le soutien à l’économie, à la compétitivité et à la défense.

L’objectif premier, un réchauffement climatique qui se limiterait à +1,5 degré Celsius, est jugé irréaliste par le secrétaire général de l’ONU, António Guttierez. Le 21 octobre, il déclarait que « nous ne parviendrons pas à contenir le réchauffement climatique en dessous de 1,5 °C dans les prochaines années » et que ce « dépassement est désormais inévitable ».

Andrew Ferrone confirme que 2024 a été la première année au cours de laquelle les températures ont dépassé cette marque symbolique et que 2025 devrait suivre la même trajectoire. Il relève toutefois que la science climatologique se base sur des périodes plus longues avant de tirer des conclusions. « Sur les vingt dernières années, nous sommes à environ +1,3°C, mais il ne fait aucun doute que si les émissions de gaz à effet de serre ne baissent pas drastiquement très rapidement, nous atteindrons très vite cette barre des 1,5°C. »

Si après cinq années de baisse consécutive, le Luxembourg est plutôt un bon élève en matière de baisse des émissions des gaz à effets de serre, certains secteurs ne suivent pas le rythme. Les industries de l’énergie, de la manufacture et de la construction ont vu leurs émissions de 2024 augmenter de 38,5 pour cent par rapport à 2023 (chiffres provisoires). Pour Gaston Trauffler, Head of industrial policy auprès de la Fedil, ces statistiques « traduisent avant tout une évolution conjoncturelle du contexte industriel et énergétique. Certaines industries ont retrouvé en 2024 un niveau de production plus normal. » Il relève aussi face au Land que « les investissements industriels ne suivent pas le calendrier des objectifs climatiques, mais des cycles d’investissements propres à chaque secteur, souvent très longs. » Il pose ainsi les conditions du succès : « Les réglementations climatiques ne sont pas un frein en soi, à condition qu’elles soient cohérentes, prévisibles et accompagnées de mesures concrètes qui tiennent compte de la réalité industrielle. »

Gaston Trauffler place toutefois un bémol de taille en avançant que « la COP doit avant tout créer des conditions de concurrence équitables à l’échelle mondiale. » Arguant que l’Europe impose déjà beaucoup de normes environnementales et qu’elle ne représente que quatorze pour cent des émissions mondiales, il maintient que si elle « reste seule à maintenir un niveau d’ambition élevé, elle risque non seulement de ne pas atteindre la neutralité carbone mondiale, mais aussi de voir sa capacité de production se déplacer vers des régions aux exigences bien moindres. »

La Fedil a donc été rassurée par les propos de Luc Frieden (CSV), qui déclarait le 27 octobre sur RTL : « Il faut mener une politique économique et climatique de concert. Mener l'une contre l'autre, cela ne fonctionne pas. [...] Compétitivité et protection du climat doivent aller de pair. » Gaston Trauffler est reconnaissant : « Nous tenons à saluer les décisions et les efforts du gouvernement. »

Les ONG savent bien que la période n’est pas favorable aux grandes décisions qui permettraient une sortie du court-termisme qui contente les générations actuelles, mais promet le pire aux suivantes. Le format des COP, pourtant, est jugé précieux. « C’est le seul lieu institutionnel qui permet aux États et à la société civile de se rencontrer pour aborder ces sujets à l’échelle globale, le seul qui ait du sens en la matière », souligne David Hoffman. « La pire des situations serait que ce format éclate. L’espoir de reconstruire plus tard un outil de cette envergure serait bien mince… »

Pour l’ASTM, les COP font aussi partie des rares endroits où le Nord rencontre le Sud. Or ces échanges sont indissociables de l’action climatique. « En tant qu’ensemble de pays industrialisés qui ont extrait des ressources dans leurs colonies du monde entier et émis depuis longtemps beaucoup de gaz à effet de serre, l’Europe (dont le Luxembourg) a le devoir moral d’être un leader climatique. » Si les effets du réchauffement impactent fortement les pays du Sud, ceux-ci, faute de moyens à disposition, ne peuvent financer ni leur décarbonation ni leur adaptation.

Or, David Hoffman explique que, sous l’autorité de l’UE, le Luxembourg défend une position ambiguë sur ces questions. En ligne avec la position continentale et les États-Unis, le Luxembourg s’est abstenu lors du vote des termes de la Convention-cadre des Nations unies sur la coopération fiscale internationale du 26 novembre 2024. Or l’adoption du texte aurait permis de taxer les multinationales pétrolières et gazières (qui ont réalisé plus de 800 millions de dollars de bénéfices depuis les Accords de Paris) et de mettre en place des taxes environnementales sur le principe pollueur/payeur. De quoi soutenir les pays du Sud et les petits pays insulaires, souvent écrasés par le poids de dettes qui les paralysent et dont l’origine se situe parfois à l’ère coloniale.

Un scénario identique a eu lieu à Séville cet été, lors de la Conférence internationale sur le financement du développement. Là aussi, l’abstention de l’Europe et des États-Unis a bloqué le vote de la Convention-cadre de l’ONU sur la dette souveraine des pays du sud. En Andalousie, les pays riches ont sciemment refusé de la restructurer.

Pourtant, le Luxembourg se place aujourd’hui en pionnier de l’ingénierie financière environnementale et climatique. Il présentera par exemple à Belém son initiative Rio Changemaker, qui, soutient Andrew Ferrone, « incite à une collaboration entre le public et le privé pour financer des projets qui aident à la baisse des émissions de gaz à effets de serre et à l’adaptation au changement climatique. »Pour la première fois, le pays tiendra seul un stand pour communiquer sur sa démarche. Il était auparavant affilié au Bénélux et à Banque européenne d’investissement. Le climatologue indique que le Luxembourg est un des champions du financement climatique par habitant. « Pour les cinq prochaines années, nous investirons 320 millions d’euros, soit une augmentation de 45 pour cent par rapport aux cinq années précédentes. »

Cet effort est louable, bien que très insuffisant. L’ONU a chiffré les besoins en financement climatique des pays en développement à une somme comprise entre 5 012 et 6 852 milliards d’euros jusqu’en 2030. Un chiffre époustouflant, mais que l’ASTM remet en perspective : il représente environ cinq pour cent du PIB mondial en 2024.

Cet immobilisme n’est pas fait pour rassurer Sergio Ferreira, porte-parole de l’Association de soutien aux travailleurs immigrés. « Ce n’est pas raisonnable. En ne faisant rien, ou très peu, on accélère le moment où il faudra accueillir un grand nombre de réfugiés climatiques. À l’heure actuelle, absolument rien n’est défini pour y faire face. » Il appelle à ce que les pays aient le courage de prendre cette problématique à bras-le-corps. Le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés climatiques a comptabilisé que, depuis 2008, plus de 21 millions de personnes étaient déplacées chaque année à cause d’inondations, de tempêtes, d’incendies ou de températures extrêmes. Ses projections estiment que la Terre en comptera 260 millions en 2030 et 1,2 milliard en 2050.

Conscient des difficultés, « l’effort commun n’y est pas », Andrew Ferrone veut toutefois voir les avancées qui ont déjà été rendues possibles par les COP. « Les énergies renouvelables progressent plus vite que dans les projections. Elles sont bien sûr toujours derrière les énergies fossiles, mais elles représentent un tiers de la production, devant le charbon. » Il cite aussi le réveil de la Chine qui reste le plus gros pollueur de la planète mais qui a mis en place une politique réaliste de réduction des émissions de gaz à effets de serre.

Le chargé de plaidoyer de l’ASTM a pris le parti de faire le dos rond, en attendant des jours meilleurs. « Aujourd’hui, la marée est basse mais il faut travailler et maintenir les structures en place pour que, lorsque la première vague reviendra, nous puissions de nouveau faire avancer l’action climatique. »

Erwan Nonet
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