À la Rockhal, les Chippendales jouent la comédie du strip-tease masculin. Derrière les muscles huilés, la virilité stéréotypée continue de mener la danse

Mécaniques bien huilées

Les danseurs se saisissent des mains des spectatrices pour guider leurs gestes
Photo: Gilles Kayser
d'Lëtzebuerger Land du 31.10.2025

Samedi soir, la grande salle de la Rockhal est plongée dans le noir. Des lumières violettes martèlent le rideau de scène quand une voix retentit au micro : « Please welcome the All Night Long Tour of the Chippendales ». Le public applaudit et crie. Apparaissent sur scène, deux hommes habillés en costume noir et chemise. Après quelques pas de danse saccadés sur un rythme pop-rap, ils tombent déjà la chemise, exhibant des abdos sculptés. Les paroles de Lil’ boo thang, le tube de Paul Russell qui résonne, annoncent la couleur : « I don’t give a hoot what your dude say ». Le spectacle s’adresse avant tout à une audience de femmes, venues sans leur mari mater des mecs (et parfois tâter) qui se déshabillent. Elles ont déboursé entre 65 et 99 euros pour cela, les meilleures places étant les premières vendues. « Inutile de venir si c’est pour rester loin de la scène », prévient une trentenaire.

Dans le public, toutes les générations sont représentées, des adolescentes avec leur mère (aux États-Unis, ces shows sont interdits aux moins de 18 ans, aucune limitation n’est affichée ici), jusqu’aux dames d’un club senior, précédées par leur déambulateur. Les copines ou les collègues en petites bandes de trois ou quatre occupent l’essentiel de la salle, pas tout à fait remplie ce samedi soir. Elles se lèvent en chœur quand les danseurs arrachent leur débardeur, s’entraînent mutuellement à crier plus fort et se montrent du doigt quand il s’agit de monter sur scène.

La participation du public est un des ressorts du spectacle des Chippendales : « Plus vous criez fort, plus vous avez de chances de monter sur scène », lance l’animateur. Après les deux premiers numéros, figurant des ouvriers sur un chantier maniant leurs outils de manière suggestive, les six danseurs, à nouveau torse nu, descendent dans la salle choisir leurs « cibles ». L’un fait mine de s’asseoir sur les genoux d’une spectatrice, l’autre fait saillir ses pectoraux, un troisième se trémousse lascivement entre deux femmes. Leur code de conduite est clair, ils ne prendront que celles qui acceptent de se prêter au jeu. Et ils ont l’embarras du choix, tant les bras sont levés pour attirer l’attention.

Sur scène, les trois participantes prennent place sur des chaises. Un des Chippendales joue le rôle du bachelor qui va devoir choisir l’une d’elles. À la première, il demande une lap dance et s’étonne que, sous une apparente timidité, elle ose des mouvements exubérants. La deuxième, nettement plus âgée, doit mimer sa « position sexuelles préférée », ce qu’elle fera de bonne grâce, entrainant rires et applaudissements nourris. La troisième reçoit un préservatif à enfiler sur une banane, tenue bien évidemment devant l’entrejambe du danseur. À l’applaudimètre, la doyenne remporte la partie. Plus tard, elle racontera au Land qu’elle vient de Bernkastel-Kues, à une bonne centaine de kilomètres de la Rockhal : « Mes amies m’ont offert le spectacle pour mes 70 ans. Je n’allais pas manquer ça ! »

Les numéros se succèdent et se ressemblent sur des musiques toujours pop et entraînantes : Justin Timberlake, Bruno Mars, Lil Nas ou Backstreet Boys. Seules les costumes varient, déroulant un catalogue de poncifs et de clichés viriles, puisant dans les registres des détenteurs du pouvoir, de la violence, de la vigueur et du courage : Policier, motard, cow-boy, sportif, businessman, pompier, bad boy et bien sûr le classique serveur à col blanc et nœud papillon, clin d’œil aux Playboy bunnies depuis les premiers shows au début des années 1980. Ces personnages forment un véritable bestiaire masculin où chacun joue un archétype, souvent poussé jusqu’à la caricature.

Les danses obéissent à une mécanique bien huilée, toujours selon un même schéma, mêlant des mouvements athlétiques, des éléments de hip-hop ou de chorégraphies de clip vidéo à une gestuelle de séduction et des mimes d’acte sexuel. La synchronisation (pas toujours parfaite) renforce l’effet de puissance, les poses suggèrent la domination. L’effeuillage ne s’embarrasse pas de circonvolution : T-shirts déchirés, chemises déboutonnées, chaussures valsant à la hâte et pantalons retirés. À chaque geste suggestif, la salle s’enflamme, comme s’il s’agissait d’un acte héroïque. Les Chippendales dansent moins qu’ils ne performent la virilité : les mouvements sont calibré pour exhiber le muscle, captiver le regard et déclencher les cris et les applaudissements. Leur corps aussi sont standardisés, huilés et glabres, avec des muscles développés et saillants, mais sans jamais révéler le sexe. Les effeuilleurs se servent d’accessoires (serviette, casque, panneau, string) ou déploient des gestuelles scéniques pour cacher l’interdit.

Entre les numéros rythmés, quelques épisodes plus lents accentuent la démonstration sexuelle plus loin. Au son d’un Purple Rain qui ferait sans doute se retourner Prince dans sa tombe, l’un des danseurs prend une douche, nu, dos au public. L’eau ruisselle, le savon glisse, les hanches ondulent langoureusement dans une pseudo-intimité. Sortant de la douche, une serviette sur les hanches, il demande à une spectatrice de l’essuyer, puis de l’habiller. Une fois en pantalon, il retourne sa partenaire, la penche en avant et mime un geste sexuel et une fessée. Le public exulte, se lève, bat des mains.

À l’heure de l’entracte, la discussion va bon train dans ce groupe de collègues de bureau entre l’une qui « n’aurait jamais osé monter sur scène » et l’autre qui « aurait bien mis la main aux fesses du beau Noir ». Elle pouffe : « C’est quand même autre chose que celui que j’ai à la maison ! » Un peu plus loin, une autre nous explique : « C’est mon mari qui m’a offert la place. Il espère que je serai excitée en rentrant. Mais le spectacle est plus drôle que vraiment sexy. » Une autre ajoute : « Pour une fois, c’est un show où les hommes sont les objets pour le plaisir des yeux des femmes et sans le regard réprobateur de nos maris. C’est cool d’être entre filles et de s’affranchir des tabous ». Elle brandit fièrement le débardeur déchiré qu’elle a attrapé au vol quand il a été lancé dans la salle.

Au stand de produits dérivés, un homme achète un caleçon estampillé Chippendales, 30 euros. « Moi, je suis gay, ça me plait de voir les mecs se déshabiller, mais je ne suis pas la cible. Je trouve surtout ça rigolo, il faut le regarder sans prise de tête. » Les calendriers avec les photos des Chippendales se vendent à 20 euros et il faut en débourser 45 pour un sweat-shirt. « La qualité n’est pas extra, mais ça fait un souvenir », lance une quadra en robe à imprimé léopard. « Avec tout ce que tu as filmé, des souvenirs, tu en as plein », rétorque sa sœur.
La suite du spectacle prolonge la même recette : musiques pop, danses lascives, muscles tendus et acclamations. Chaque chemise qui tombe déclenche une ovation, chaque fesse dévoilée, un cri de liesse. Les participantes sur scène en voient davantage que celles restées dans la salle. Certaines détournent le regard au moment où le stripper arrache son slip.

Sous des dehors légers, les gestes sont calculés et maîtrisés pour garder le contrôle. Les danseurs prennent les mains des femmes pour les poser sur leur poitrine ou leurs fesses. Ils orientent les spectatrices, en leur tenant les poignets, sur les parties qu’ils estiment pouvoir offrir au touché. Derrière la prétendue inversion du regard, les femmes devenant spectatrices et les hommes objets, se cache une reproduction d’un même schéma : le corps masculin reste l’instrument d’un imaginaire normatif, calibré, lissé, rassurant. Les femmes savourent une transgression codée, mais à l’intérieur d’un dispositif pensé par des hommes et dont elles ne sont pas agentes. Ce simulacre de sexualité reste très marqué par la domination masculine dans une mise en scène datée et une esthétique criarde, passablement vulgaire. Un manque d’ironie et une lecture très premier degré de ce que peuvent être les rapports relations hommes-femmes et le regard sur les corps.

Tout à l’inverse de ce que proposent les spectacles boylesques. Inspiré du burlesque féminin, où l’effeuillage se pratique avec glamour et humour, le boylesque invite les hommes à se déshabiller, de façon comique ou poétique, dans un strip-tease théâtralisé en se créant un personnage qui tourne en dérision les stéréotypes. Autrement plus inclusif, ce type de spectacle autorise les corps de toutes tailles et toutes formes dans une dimension émancipatrice. Les Chippendales recyclent une esthétique des années 1980, celle d’un érotisme clinquant, standardisé, hérité du clip musical et de la publicité. À l’heure des performances queer ou du boylesque, leur show paraît figé dans une virilité vintage. La troupe poursuit sa tournée vers l’Allemagne, la Norvège, Lituanie et Chypre.

Quarante ans de muscles et de clichés

Le succès des Chippendales repose sur une recette largement éprouvée depuis la création du Chippendale Club de Los Angeles en 1979 par Somen « Steve » Banerjee. Son idée, simple et efficace était de faire venir des stripteaseurs masculins, que l’on ne voyait habituellement que dans les clubs gays, pour un spectacle destiné aux femmes. Le succès est immédiat. Dans une Amérique encore marquée par la morale conservatrice, les Chippendales sont apparus à un moment où l’émancipation des femmes et la libération sexuelle devenaient audibles. Ils allaient faire l’objet d’un marketing ciblé et d’une concurrence agressive. Rapidement, des clubs ouvrent dans d’autres villes. Les années 1980 marquent l’apogée : paillettes, muscles huilés, chorégraphies synchronisées et fantasmes en uniforme envahissent les scènes du monde entier. Les danseurs deviennent des stars, le logo s’imprime sur des T-shirts et des calendriers, et le show s’exporte jusqu’en Europe.

Mais derrière la façade, l’histoire vire au film noir. Rivalités internes, meurtres commandités et affaires de drogue entachent la légende. En 1994, Steve Banerjee finira en prison, accusé d’avoir orchestré l’assassinat d’un ancien chorégraphe. Cette part d’ombre, récemment racontée dans la série Welcome to Chippendales (Hulu, 2022), rappelle que la fabrique du fantasme repose aussi sur une mécanique implacable de pouvoir et de profit.

Depuis les années 2000, la troupe a investi Las Vegas, pour une production permanente. Cette stratégie réussit à relancer le spectacle en touchant les nostalgiques et en ventant le côté « empowerment féminin ». On y va comme on écoute un vieux tube : un « guilty pleasure » efficace, mais désespérément daté.

France Clarinval
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